Jean-Jacques Rousseau

Jean Starobinski: «Il y a chez lui de l’acrimonie, mais aussi des bonheurs d’écriture insurpassés»

Grâce à Jean Starobinski nous plongeons dans la mémoire des études rousseauiste à Genève et ailleurs, et nous entrons dans psyché même du «promeneur solitaire»

Jean Starobinski: «Il y a des bonheurs d’écriture insurpassés»

é

Jean Starobinski, c’est une vie passée à dialoguer avec Rousseau. Depuis La Transparence et l’obstacle (1957) jusqu’à l’ouvrage qu’il se prépare à publier chez Gallimard: Accuser et séduire. Ce parcours d’études, de découvertes et d’enthousiasmes, de rencontres et d’amitiés nouées à l’ombre de l’auteur des Confessions, Jean Starobinski a bien voulu nous le raconter. Grâce à lui nous plongeons dans la mémoire des études rousseauistes à Genève et ailleurs, et nous entrons dans la psyché même du «promeneur solitaire».

Samedi Culturel: Jean Starobinski, comment a commencé votre compagnonnage avec Rousseau?

Jean Starobinski: Rousseau ne fut longtemps qu’un nom, souvent perçu quand j’étais enfant. A 4 ans, j’étais un élève de la Maison des Petits. Cette école enfantine était rattachée à l’Institut Rousseau, créé en 1912, lors de l’anniversaire d’il y a cent ans. Nous étions de petits Emile. Nous faisions l’apprentissage de la réalité sous le signe de Rousseau. Sous sa bénédiction, nous faisions pousser des plantes dans de petits carrés de terre individuels. Nous étions très libres, sous le regard des collaboratrices de Claparède, les dames Audemars et Lafendel. Lors des fêtes, nous agitions nos petits drapeaux au rythme des chansons de Dalcroze. Après la guerre, cette maison est devenue un hôtel. Les Rencontres internationales de Genève y ont logé parfois leurs invités. Je me souviens de la voix passionnée de Giuseppe Ungaretti sous les mêmes ombrages… Plus tard, sur le territoire de la Maison des Petits s’élèvera le grand bâtiment de la nouvelle Faculté de médecine: j’y ai enseigné l’histoire de la médecine…

Rousseau n’a donc d’abord été qu’un nom, associé à un grand jardin sur l’avenue de Champel. Ce nom se précisa au Collège, dans les cours de François Bouchardy. En catholique fervent, il marquait ses distances avec Rousseau, mais il le traitait avec respect, dans les principaux aspects de sa philosophie plutôt que dans son expérience émotive. Il sera l’éditeur et commentateur du Discours sur les sciences et les arts , dans le troisième volume des Œuvres complètes de la Bibliothèque de la Pléiade.

Quelles lectures rousseauistes vous ont-elles marqué?

Je n’ai pas été un lecteur précoce de Rousseau! A la fin du Collège, mes intérêts allaient à la poésie contemporaine. Mon père était abonné à la Nouvelle Revue française . Je feuilletais Minotaure , la revue de Skira, à la bibliothèque du musée. J’aimais Paul Valéry, je lisais les auteurs qu’il recommandait, mais aussi Michaux et Breton. Or Valéry n’aime pas Rousseau. Il lui préfère Montesquieu, ou Stendhal, dont l’intelligence passionnée refuse d’être la dupe du sentiment. Pourtant, dans ma dernière année de collège, les lundis et vendredis à cinq heures, je me glissais dans l’aula de l’Université. Marcel Raymond y faisait cours sur Rousseau devant ses étudiants, mais aussi devant quelques dames des beaux quartiers, remarquables par leurs élégants chapeaux! Les collégiens étaient tolérés, et je me faufilais à la sauvette. J’ai encore le souvenir des pages qu’il lisait d’une voix claire, lente et juste, sans aucun apprêt, guidée par le texte et d’autant plus émouvante. Ainsi j’ai encore en mémoire sa lecture des pages des Confessions où Rousseau évoque son fol amour pour Sophie d’Houdetot. Mais Stendhal m’attirait davantage. Valéry m’avait fait découvrir Lucien Leuwen , le roman inachevé qui raconte l’entrée dans la vie sociale – le noviciat, l’apprentissage – d’un jeune homme qui apprend à se connaître lui-même en tirant parti de ses déceptions et de ses échecs. Mon mémoire de licence, à l’Université, a porté sur ce livre. Et le premier des ouvrages que j’ai publiés par la suite a été une anthologie de Stendhal, parue pendant la guerre, à Fribourg chez Egloff. Mon choix portait sur les pages de Stendhal qui contenaient le plus d’encouragements à «résister» au nazisme.

Quand donc avez-vous rencontré Rousseau pour de bon?

De fait, une vraie rencontre a beaucoup tardé. Et pour expliquer ce retard, il faut que je passe encore par quelques détours. Pendant la guerre, j’ai fait à Genève quelques rencontres décisives: le poète Pierre Jean Jouve, dont l’épouse, Blanche, était médecin et psychanalyste; le critique d’art Pierre Courthion, Albert Skira, Alberto Giacometti… Le silence imposé en France par l’occupant nazi avait pour contrepartie tout un essor de l’édition littéraire en Suisse romande. Dans les revues Lettres et Suisse contemporaine , j’ai été un chroniqueur de la poésie du moment. Pour alimenter Lettres (dont le comité initial comprenait Jouve, Jean de Salis, et Marcel Raymond), j’ai traduit La Colonie pénitentiaire et quelques autres textes de Franz Kafka, un auteur prohibé en France parce que juif. A l’époque j’avais une assez bonne pratique de l’allemand. Un camarade de collège, réfugié allemand, m’invitait souvent chez ses parents. Nous conversions en allemand. Cette famille partit pour l’Amérique. Et beaucoup plus tard, j’ai découvert que la mère de mon camarade était Felice Bauer, la première fiancée de Kafka!…

Ces occupations, auxquelles s’ajoutaient les études de médecine, ont différé ma rencontre avec Rousseau. Elle s’est produite beaucoup plus tard, quand il fut question du sujet d’une thèse de doctorat à la Faculté des lettres de Genève. Pour la collection Ecrivains de toujours, au Seuil, j’avais constitué et préfacé une anthologie de textes de Montesquieu. Ses Lettres persanes sont un jeu de travestis, où des voyageurs venus d’Orient s’étonnent devant ce qu’ils découvrent en Europe, à Paris. Leur étonnement est instructif: il fait tomber des masques. La philosophie du moment, en France, s’intéressait aux problèmes de l’«authenticité». J’ai imaginé qu’il pourrait être intéressant d’étudier la dénonciation du masque, et le motif de l’opposition entre «être» et «paraître» dans la tradition littéraire française inaugurée par Montaigne. Le XVIIe siècle aurait été bien représenté par La Rochefoucauld, puisqu’il déclare que la plupart de nos vertus «ne sont que des vices déguisés». J’avais l’embarras du choix quant à l’auteur du XVIIIe siècle. Marcel Raymond, mon directeur de thèse, m’a demandé: «Pourquoi pas Rousseau?» Et Rousseau, prenant toute la place, est devenu le seul sujet du travail qui s’est développé durant les trois années où j’ai enseigné à l’Université Johns Hopkins de Baltimore, en étroit contact avec Georges Poulet, Leo Spitzer, et George Boas, trois amis à qui je suis redevable de ce qui a pu s’ajouter aux enseignements de Marcel Raymond. Rousseau, depuis ce moment, ne m’a plus lâché, même quand mon attention s’est aussi portée sur Diderot, son ami, puis son ennemi intime.

Quels aspects de la pensée de Rousseau vous ont occupé?

Rentré des Etats-Unis, tandis que s’imprimait la thèse de doctorat ès lettres ( Jean-Jacques Rousseau: la transparence et l’obstacle ), j’ai réintégré mon premier métier, la médecine. J’ai été assistant à l’Hôpital psychiatrique de Cery, près de Lausanne, tandis que Jaqueline, mon épouse, exerçait les mêmes fonctions à la Clinique ophtalmologique de cette ville. Rousseau m’aidait à mettre en perspective mon métier médical. J’ai mieux compris ce qui pouvait être irréductible dans une souffrance psychique. J’ai mieux senti la panique de Rousseau (exprimée surtout dans ses Dialogues ) quand il croit lire dans tous les regards les preuves d’un complot tramé contre lui; j’ai mieux compris l’espèce d’apaisement qu’il pouvait trouver en mettant les choses au pire. C’était le prix à payer pour le bonheur qu’il éprouvera seul, en se remémorant la façon dont il écoutait le battement des vagues sur les rives de l’île Saint-Pierre. Transporter cette musique dans sa propre écriture, comme en témoigne la cinquième de ses Rêveries , fut pour lui une ressource thérapeutique.

Rousseau comme cas de paranoïa?

Assurément. C’est le nom savant actuel qu’on peut donner aux états d’anxiété que Rousseau ne parvenait pas à conjurer… Ses ouvrages lui avaient valu la gloire, mais il n’inventait pas la persécution: il l’exagérait, il croyait en voir les signes partout, à tout moment, ce qui ne pouvait qu’accroître, en certains milieux, l’inimitié à son égard. Un roman à clés, hostile à Rousseau, écrit par Madame d’Epinay et ses amis, tenta de répliquer aux lectures des Confessions que Rousseau faisait à Paris dans le cercle des amis qui lui étaient favorables. Ce roman, plein d’inexactitudes, a influencé les biographes français de Rousseau jusqu’à la fin du XIXe siècle. L’anti-rousseauisme français perdura. Il y a quelques années, j’ai trouvé sur Internet le discours, d’une très belle écriture, que Maurice Barrès prononça à la Chambre des députés, en 1912, contre l’octroi des subsides demandés pour la commémoration du deuxième centenaire de la naissance de Jean-Jacques… Dans la droite française d’il y a cent ans, il était presque habituel de réprouver Germaine de Staël en même temps que Rousseau. De fait, en 1788, son premier écrit publié avait porté pour titre: Lettres sur les écrits et le caractère de Jean-Jacques Rousseau . C’était un éloge passionné de Rousseau. Elle trouvait «du bonheur» dans ses écrits, parce qu’elle y trouvait «de l’intensité» et parce qu’«une plus grande intensité de vie est toujours une augmentation du bonheur». Mais elle nuançait son propos en y ajoutant un correctif: «C’est peut-être aux dépens du bonheur qu’on obtient ces succès extraordinaires, dus à des talents sublimes.»

Ma très brève pratique hospitalière de la psychiatrie m’a appris à ne pas rester captif des catégories médicales, mais à regarder le «patient» comme une personne qui vit une expérience difficile et qui a besoin d’être aidé pour la surmonter. Rousseau, bien sûr, a eu tort de croire à un complot universel. Mais pour échapper à ses idées délirantes, il a su inventer des diversions, des refuges, des consolations… Et il a connu des moments d’apaisement, des intervalles de sérénité. Il a surtout été capable de tourner son attention obsessionnelle sur des objets innocents, pour bien prouver aux autres qu’il n’est pas le criminel qu’ils supposent. Il herborise. Il fixe son attention sur les herbiers qu’il offrira à ses amis. Il compose ou copie de la musique. Et il a pris soin de recueillir son travail de copiste et de compositeur pour le faire paraître sous un titre qui a plu aux âmes sensibles: Les Consolations des misères de ma vie . Goethe a vu ce recueil sur le clavecin de sa mère.

Dans la cinquième Rêverie , on trouve un Rousseau qui se souvient qu’au moment où sa pensée était condamnée en France et à Genève par les pouvoirs politiques et religieux, il pouvait trouver des moments d’apaisement en rejoignant le monde naturel, à l’abri des mesures prises contre lui par l’archevêque Christophe de Beaumont, ou par les oligarques du Petit Conseil genevois… Il a eu ses affolements, certes, mais qui lui ont appris à élaborer ses contrepoisons. Il se raconte à lui-même et il fait savoir à ses lecteurs qu’avec son âme aimante, il a pu et peut toujours se suffire à lui-même. Mais c’est au prix d’un travail incessant. L’un de mes recueils d’études sur le XVIIIe siècle et sur Rousseau porte pour titre Le Remède dans le mal , car cette expression me paraît caractériser non seulement l’expérience intime de Rousseau, mais aussi beaucoup d’aspects de sa pensée. Je la résume très sommairement: l’excès de la réflexion, dans la vie en société, nous a fait perdre le bonheur du rapport immédiat avec la nature. Le sauvage était probablement plus heureux que nous. Mais Rousseau tient cette rupture pour irrévocable. On ne peut rétrograder. Ce n’est que par un surcroît courageux de travail et de réflexion que les maux de la civilisation pourront être surmontés. Ce n’est pas une chimère, puisque l’homme est perfectible. Malgré les images idylliques qu’il a pu construire d’un bonheur des premiers temps, Rousseau n’est donc pas un nostalgique – un «primitiviste». Il doit être considéré plutôt comme un théoricien du progrès, et plus précisément des conditions nécessaires pour qu’advienne un progrès. La meilleure expression qu’il en a donnée, et que je garde en mémoire, est celle-ci: «Corrigeons par l’art perfectionné les maux que l’art commencé fit à la nature humaine.» Quand Rousseau parle d’art, il entend tout ce que l’activité humaine est capable de construire: aussi bien l’outillage matériel et instrumental que l’art politique. C’est tout le contraire de l’opinion paresseuse qui limite la pensée de Rousseau à l’idéal d’un «retour à la nature».

Par la suite, vous avez abordé d’autres aspects de sa pensée, particulièrement pour l’édition de la Pléiade.

Rousseau est présent dans beaucoup de mes livres. Mon premier ouvrage n’étudiait pas suffisamment le style, l’écriture de Rousseau; les livres suivants ( La Relation critique, Le Remède dans le mal ) ont compensé cette lacune. Sous le titre Largesse, une exposition du Musée du Louvre qui m’avait été confiée (Département des arts graphiques) faisait une large place à Rousseau: j’y proposais, documents à l’appui, une analyse historique de la représentation du geste du don. Un livre nouveau devrait paraître cette année chez Gallimard; il rassemblera un ensemble d’études parues en divers lieux au long des années. Son titre désigne deux caractères constants de l’écriture de Rousseau: Accuser et séduire .

Oui, il faut parler des cinq volumes des Œuvres de Rousseau parues dans l’édition de la Pléiade. Car ce fut une entreprise genevoise, et il est nécessaire de le rappeler. Chacun de ces volumes mentionne, en capitales, au verso de la page de titre: «Cette édition est publiée sous le patronage de la Société J.-J. Rousseau et avec l’appui du Fonds National Suisse de la Recherche Scientifique et de l’Etat de Genève». L’idée d’une édition critique des Œuvres complètes remonte à la fondation de la Société Jean-Jacques Rousseau, tout à la fin du XIXe siècle (l’un des premiers adhérents fut Léon Tolstoï!). Guerres et crises retardèrent la réalisation. Je me souviens de l’époque, après 1945, où ce n’était encore qu’une hypothèse, et où Marcel Raymond, président de la Société, me parlait de ses premiers entretiens avec Gaston Gallimard, qui ne voulait pas que cette édition excède cinq volumes. La responsabilité était lourde pour notre ami, car elle s’ajoutait à toutes celles d’un enseignement à plein temps. Dans cette entreprise, Bernard Gagnebin fut très tôt à la tâche, qu’il mena jusqu’à son terme. Le premier volume avait paru en 1959, et le cinquième porte la date de 1995. Faut-il rappeler que l’édition critique d’un texte remonte aux circonstances de sa composition, à son développement à partir des premières ébauches, à ses sources, aux manuscrits qui en ont été conservés, à leurs diverses versions, à l’accueil réservé par les lecteurs? Ceci explique pourquoi l’entreprise a duré 36 ans. Les circonstances ont changé, on peut travailler plus vite aujourd’hui, moyennant un suffisant apport de subsides, de congés, de collaborateurs rémunérés. Je me bornerai à rappeler que, si bien des amis de l’étranger ont participé à la tâche, la part des collaborateurs romands et genevois est restée importante. En feuilletant les volumes, j’y trouve les noms de Charly Guyot, François Bouchardy, Sven Stelling-Michaud, Jean-Daniel Candaux, Samuel Baud-Bovy, Brenno Boccadoro, Xavier Bouvier, Jean-Jacques Eigeldinger, Olivier Pot, Jean Rousset, Pierre Speziali, Charles Wirz, André Wyss.

Peut-on dire que «Rousseau, Citoyen de Genève», c’est une réalité, que les liens avec la ville ont été forts de son vivant?

Oui! C’est indubitable, et c’est encore un sujet d’étude pour les historiens. Je pense aux travaux d’André Gür, aux recherches de mes collègues du Département d’histoire de la Faculté des lettres de Genève. Voyez aussi le livre récent de Guillaume Chenevière. Les Lettres écrites de la montagne sont une riposte aux condamnations genevoises. On les lit peu car il faut bien connaître les circonstances et les épisodes du conflit entre Rousseau et les détenteurs du pouvoir dans sa République natale. Disons simplement: une condamnation et une longue et véhémente réplique, ce sont aussi des liens! Une relation amoureuse peut être aussi une relation conflictuelle!

Il a exercé et exerce toujours une fascination mais il provoque aussi des violents rejets. Pourquoi?

Je prends un immense intérêt à Rousseau sans adopter toutes ses idées telles qu’il les a formulées. C’est donc que je l’admire tout en reconnaissant une distance. Celle qui sépare deux époques, deux moments historiques. Je souhaite comprendre sa pensée et son influence, les mettre en perspective, et je puis en admirer l’expression, sans forcément y acquiescer. Il n’est pas question pour moi d’adopter ses idées telles qu’il les a formulées. Je le vois donc comme un grand acteur sur la scène de la pensée moderne. Son affirmation de la singularité personnelle, dont l’exemple lui venait d’Augustin – songez à l’emploi du mot «confession» par les deux écrivains –, en a fait le modèle exemplaire de l’affirmation de l’individu à l’âge moderne. Kant a été bouleversé par l’ Emile . Hölderlin a glorifié Rousseau dans une grande ode… Les rejets? La question est importante. Quels en ont été, quels en sont encore les motifs? Ce sera l’un des sujets du colloque organisé à Genève, cette année, par notre Société Jean-Jacques Rousseau. Il porte pour titre: Amis et ennemis de Rousseau . Ce colloque, préparé par Alain Grosrichard, Martin Rueff et François Jacob, aura lieu du 13 au 16 juin. En 1962, pour commémorer le deuxième centenaire de la publication de l’ Emile et du Contrat social , notre société avait convié, devant un auditoire comble, deux grands amis de Rousseau: l’essayiste et romancier Jean Guéhenno, et l’ethnologue Claude Lévi-Strauss.

Vous-même avez vos préférences?

Il y a un maître de l’ironie chez Rousseau, une façon de prendre ses distances, une admirable dérision de soi. Puis, vers le milieu de sa vie, il y a ce que Marcel Raymond a analysé avec tant de sensibilité, l’écoute des bruits du monde, particulièrement dans la cinquième Rêverie . Diderot aussi les entend, mais d’une drôle de façon: car lui, c’est dans les tableaux qu’il va les écouter. Il va rarement au bord de la mer, et c’est chez Vernet qu’il entend les tempêtes. Les lecteurs de Rousseau, comme de Senancour ou Madame de Staël, ont appris par lui à écouter le monde et ses bruits, les ruisseaux, les cris d’oiseaux, le son des cloches.

Rousseau précurseur des romantiques?

Peut-être y a-t-il des similitudes entre le rapport que Rousseau établit avec le paysage naturel et celui que rechercheront les premiers romantiques. Le lac de Lamartine est encore assez semblable à celui qu’ont traversé Julie et Saint-Preux. Mais si l’on rattache le romantisme français à son véritable initiateur, qui est Chateaubriand, les différences sont flagrantes. Les romantiques de 1830, en France, sont les témoins des débuts de ce monde industriel que l’Encyclopédie avait préparé avec un excès d’optimisme. On y entend, cette fois, le vacarme des machines, les faubourgs s’emplissent de fumées. Les conditions de vie et de travail des ouvriers sont souvent désastreuses. On commence à s’inquiéter de la pollution des rivières. Et les rêveurs se transporteront en imagination dans des horizons chimériques. Rousseau, lui, n’est pas enclin à l’exotisme, même s’il rêve, sans y donner suite, de faire de son Emile un esclave en Algérie, après l’infidélité de Sophie.

Un précurseur de la Révolution?

Des révolutionnaires de tout bord l’ont adopté. On dit que Marat avait le Contrat social dans sa poche. Robespierre connaît ses textes par cœur. Différents partis ont pu trouver chez lui des arguments. Pour s’autoriser, les hommes de la Révolution avaient besoin de précurseurs et de les célébrer par des fêtes. Mais c’est après la fin de la Terreur que Rousseau est panthéonisé, à côté de Voltaire, auquel il avait apporté la contradiction.

Vous qui aimez tant Diderot, Stendhal, ne ressentez-vous pas un manque d’ironie chez Rousseau?

Il serait assez tentant d’évoquer, pour cette fois, les catégories de la psychologie de Jung. Diderot est un extraverti, qui touche à tout, et qui se dépense pour les autres, en se mêlant plus d’une fois de ce qui ne le regarde pas. Rousseau est un introverti, préoccupé de lui-même, toujours en alerte, toujours prêt à rompre… Certes, on trouvera chez lui des moments d’acrimonie. Mais aussi des bonheurs d’écriture insurpassés.

Ne se trouve-t-il pas en contradiction avec lui-même?

C’est vrai, et de surcroît il choisit d’ignorer ou de surmonter la contradiction. Le dossier dressé contre lui est assez lourd. Il a mis les enfants de Thérèse aux Enfants trouvés, et il écrit un traité d’éducation! Mais, pour recourir à un terme de la langue d’aujourd’hui, c’est l’extraordinaire réactivité de Rousseau qui frappe encore tous ses lecteurs. Rousseau est quelqu’un qui sait admirablement inventer, sous une forme nouvelle, le substitut de ce qui lui manque. Comment raconte-t-il sa vie? En y inscrivant tout un jeu de compensations. La mère lui manque, puisqu’elle meurt au lendemain de sa naissance. Mais Suzanne, la sœur du père, lui devient une mère substitutive avec sa jolie voix et ses inoubliables chansons. Rousseau lira les romans que sa mère a laissés, il en écrira un lui-même comme pour se rapprocher d’elle. Il a décidément le talent d’inventer, avec toute la dépense mentale nécessaire, de grandes images substitutives: elles sont ce qu’au XVIIIe siècle on appelait un «supplément» – mot formé à partir du verbe «suppléer», désignant à la fois ce qui remplace une présence perdue et ce qui s’ajoute en surcroît. Rousseau a merveilleusement exprimé le jeu des substitutions dans l’expérience intérieure. De quoi intéresser les psychologues et les philosophes d’aujourd’hui! S’il y a une leçon à retenir de Rousseau – j’y insiste –, ce n’est pas celle qui enjoindrait simplement de revenir à la nature. Il n’est pas un «primitiviste» qui s’attarde dans le regret. Pas plus qu’on ne retrouve la mère perdue, on ne peut revenir en arrière dans l’histoire humaine, en deçà de ce qu’ont élaboré, au long des siècles, les sciences et les techniques. C’est à les perfectionner qu’il veut qu’on travaille, tout en gardant le souvenir ou l’illusion de l’unité perdue.

Bio

Jean Starobinski

17 novembre 1920 Naissance à Genève

1940-1950 Il étudie la médecine, puis la littérature à l’Université de Genève

1957 Il publie Jean-Jacques Rousseau: la transparence et l’obstacle, chez Plon

1958 Il est nommé professeur d’histoire des idées à l’Université de Genève. Il y sera aussi professeur de littérature française

1970 Il pose les principes d’une critique pénétrante et imaginative dans La Relation critique (Gallimard)

1982 Il publie Montaigne en mouvement (Gallimard)

1994 Il conçoit au Louvre une exposition sur le don

2010 Jean Starobinski confie plus de 40 000 livres aux Archives littéraires de la Bibliothèque nationale suisse

,

L’Ecart romanesque

de Jean Starobinski, extrait

«Jean-Jacques Rousseau, écrivain complet, semble nous proposer, dans sa vie et dans son œuvre, une préfiguration globale des possibilités et des contraintes imposées aux écrivains de Suisse romande»

,

La transparence et l’obstacle

de Jean Starobinski, extrait

«Il dit ce qu’il pense, il exprime son sentiment actuel, sans songer à ce qu’il va lui en coûter. Advienne que pourra»

,

Jean-Jacques Rousseau: la transparence et l’obstacle

de Jean Starobinski, extrait

Pour Jean-Jacques, la connaissance de soi n’est pas un problème: c’est une donnée: «Passant ma vie avec moi, je dois me connaître»
Publicité