Notre collègue, mieux: notre ami Jean-Marc Meunier vient de s’envoler. Et c’est un océan de larmes qui vient noyer le personnel du Temps, choqué par la disparition trop précoce d’un collaborateur unanimement apprécié pour sa finesse, son intelligence, sa discrétion, ses compétences au-delà des normes. Mais encore: sa très grande culture, sa polyvalence, son sens de l’humour et de l’écoute, sa droiture et ses mots toujours justes. Cet homme si attachant aurait eu 62 ans au mois d’août prochain.

Entré comme correcteur au Journal de Genève et Gazette de Lausanne en juin 1994, Jean-Marc a poursuivi sa carrière au Temps dès 1998, comme chef du service correction et comme graphiste et metteur en pages du supplément culturel du week-end, pour enfin rejoindre l’équipe du secrétariat de rédaction, où il savait tout faire, de la page finance à la culturelle, en passant par toutes les autres rubriques. Des tâches auxquelles il excellait, avec une malice qui séduisait tout un chacun qui avait affaire à ce gentleman «au plus paisible du possible», dit de lui une collègue orpheline de sa silencieuse présence.

Lire aussi:  La virgule, c’est un placement capital pour les correcteurs (11.07.2019)

Cet homme de bien, un vrai pilier, cultivait les quatre vertus cardinales du secrétaire de rédaction: minutie, culture, calme et humanité. Une remarque fondamentale discrètement formulée à un journaliste, et c’était le signe qu’il fallait récrire le paragraphe tout entier. Il la suggérait avec douceur et bonne humeur, et c’était juste. Le parfait radar pour détecter l’erreur ou la confusion. La virgule bien ou mal placée. Car «on mesure le poids d’une larme typographique», écrivait Le Temps l’été dernier, dans un article où Jean-Marc s’était souvenu de la remarque courroucée d’une journaliste: «Tu diras à tes ouailles que je ne suis pas asthmatique.» Elle se plaignait des virgules insérées à tort, estimait-elle, dans sa prose.

Une perle que cet amoureux du texte beau et correct, parfaitement adapté à sa profession puisqu’il était aussi photographe, ce qui a énormément compté dans son regard sur la maquette du Temps.

Lire encore:  Jean-Marc Meunier, correcteur de vues (19.08.2006)

Lors d’une de ses expositions au Mamco, à Genève, en 2006 – dont sont extraites ces deux images – le critique d’art du Temps Philippe Mathonnet, aujourd’hui à la retraite, avait écrit que ses images urbaines de sites uniformisés témoignaient de «la prolifération des rues piétonnes, dont les villes européennes se sont faites les championnes». Il les captait en déambulant, de Brno à Madrid et de Copenhague à Athènes, mais aussi à Genève. Avant de fuir vers son refuge, dans les montagnes valaisannes, pour randonner, chausser ses skis de fond et écouter du jazz.

Lire également:  Genève ouvre ses boîtes de photos (26.05.2016)

Mais ses photographies, ce n’était pas du reportage, c’était du document: «ce qui se lit dans l’espace public» et commenté d’un sourire «à la commissure des lèvres» pour décrire incohérences et télescopages du bâti, des rues et de leurs habitants. «Un rets. Dans lequel viennent se prendre les badauds. Sans s’en rendre compte.» «Rien que du banal, du trivial, [comme disait Jean-Marc,] ce qui n’empêche pas d’en tirer de belles images.» La ville, c’était son point de mire.

Lire enfin:  Quatre photographes genevois dévisagent un Meyrin métis (14.02.2002)

Pour suggérer quoi? «Un décor», disait Jean-Marc à propos d’une autre série, qu’il avait consacrée au tournant du siècle aux barres d’immeubles de la cité de Meyrin. Des paysages urbains cette fois-ci dénués de personnages: «Pour éviter d’aller vers l’anecdote, le récit. Pour se concentrer uniquement sur ces blocs de béton qui ont été posés sur l’herbe dans les années 60 et auxquels on n’a plus touché depuis.»

Une scène idéale, en somme, pour cette étrange comédie humaine qu’on appelle la vie, et qu’il emporte avec lui. Tout en laissant à contempler ses vues des sapins de Noël des rues genevoises réalisées à la fin de 1988 ou celles des giratoires qui avaient envahi le canton du bout du lac une décennie plus tard. Ce, dans la filiation de ses maîtres, Bernd et Hilla Becher, ce couple de photographes allemands connu pour ses images frontales d’installations industrielles dans la deuxième moitié du XXe siècle.

Jean-Marc était toujours curieux de tout et de tous, il ne se lassait jamais d’apprendre, jusqu’à se faufiler tout récemment dans les mystérieux arcanes des indices financiers du terminal Bloomberg, cette console de la rédaction à laquelle peu osent toucher. Passionnément, il conservait à chaque seconde un regard fasciné sur le monde, à l’affût de découvertes, avec la joie d’un enfant et la perspicacité de l’adulte.

La sympathie de tout le personnel du Temps va à son amie, à sa famille et à ses proches.


Au nom de tout le personnel du Temps.