S'échapper par la marge. En 1974, Romain Gary a 60 ans et il écrit comme quand il était adolescent, en soldat de la lettre insatiable, jetant sur la page chaque matin sa part de fantaisie, de douleur, coulant ses blessures dans celles de ses créatures. Romain Gary a été aviateur pendant la guerre, il a défié les airs et les nazis. Il a été chéri par des femmes éblouissantes, la romancière Lesley Blanch qu'il épouse après la guerre; l'actrice Jean Seberg avec qui il se mariera au début des années 1960. Il collectionne les honneurs, le Prix Goncourt en 1956 pour Les Racines du ciel. Mais il ne pense qu'à ça: écrire. Et il rage d'être devenu un totem de la République: les commentaires plus ou moins convenus fleurissent à chacune de ses publications. Gary voudrait estomaquer le public comme au premier jour. Il écrit Gros-Câlin, l'histoire de Michel Cousin, rond-de-cuir sentimental qui se prend de tendresse pour un python de 2,20 mètres. Ce roman, il le signe Emile Ajar et le publie aux Editions Mercure de France - son éditeur habituel est Gallimard. Le succès est fracassant. On parle d'un jeune auteur mystérieux qui vivrait au Brésil. Gary rit sous cape. Cet art de filer par la marge, c'est aussi celui de Jean-Quentin Châtelain. L'hiver passé, au Poche déjà, l'acteur effeuillait un jardin napolitain capiteux où Blaise Cendrars a laissé un peu de son âme. Il sonnait le glas de l'enfance, en veilleur hostile et vulnérable. Le spectacle s'appelait Bourlinguer - titre du recueil d'où le texte était extrait. Guidé par Bérangère Bonvoisin, Jean-Quentin Châtelain se faufile cette fois dans le monde d'Ajar en acteur-python.