La déclaration, faite lors du dernier E3 de Los Angeles (Electronic Entertainment Expo), a fait grand bruit. Le géant du jeu vidéo Sony y annonçait son projet de racheter la plateforme de cloudgaming Gaikai, pour un montant de 380 millions de dollars. Emoi palpable parmi les fans, d’autant que la firme japonaise s’est montrée plutôt réservée au sujet des possibles évolutions de ses consoles PlayStation.

Reprenons. Le cloudgaming, c’est l’idée qu’il n’est plus nécessaire de posséder un logiciel sur sa propre machine (ordinateur, console, tablette) pour pouvoir profiter d’un jeu vidéo. Tous les calculs liés à la modélisation visuelle, aux interactions depuis le clavier ou le joystick et à l’environnement sonore sont pris en charge par un serveur à distance. Ledit serveur envoie simplement les données en temps réel sur la machine de l’utilisateur, via Internet. Plus besoin de disposer d’une installation puissante pour profiter de titres dits «hardcore»; seul compte la vitesse de la connexion au réseau.

Par «hardcore», on désigne la catégorie des jeux vidéo nécessitant processeurs et cartes graphiques performants, permettant au joueur d’évoluer dans un univers riche et réaliste. Exemples: les courses de voiture, les simulations de tir à la première personne ou encore les quêtes à la troisième personne dans des mondes fantastiques ou spatiaux.

Le marché du hardcore gaming s’adressait jusqu’ici à un public de fans possédant consoles et ordinateurs de dernière génération. On oppose ce secteur à celui du «casual gaming», ces jeux apparus plus récemment destinés à une audience plus large, plus familiale, plus féminine. Les modèles économiques sont radicalement différents: les titres hardcore nécessitent un gros budget de développement (des dizaines de millions de dollars), contrebalancé par un prix élevé de vente (plusieurs dizaines de dollars à l’unité) et un nombre de copies écoulées chiffré en dizaines de millions d’exemplaires; le casual gaming, lui, se caractérise par un investissement moindre (quelques dizaines de milliers de dollars), et un prix de vente très bas (moins de 2 dollars) au profit d’unités écoulées en très grand nombre (jusqu’à un demi-milliard de copies pour «Angry Birds», selon l’Institut National de l’Audiovisuel français).

Deux marchés apparemment en concurrence, le premier tablant sur un équipement onéreux, le second misant sur l’effet viral des réseaux sociaux, comme c’est le cas par exemple pour «Farmville», de l’éditeur Zynga. Qu’est-ce qui motive donc Sony à s’approprier une plateforme de cloudgaming?

C’est que la start-up américaine, par son offre de jeux hardcore sur le nuage, pourrait permettre à Sony une démocratisation de son créneau de base sur un nombre beaucoup plus grand de machines. Pour l’heure, Gaikai propose concrètement au joueur de tester gratuitement et immédiatement des titres proposés par différents éditeurs. Le temps à disposition est limité; à son terme, le consommateur peut décider d’acquérir ou non le jeu en le téléchargeant, via des sites de distributeurs. L’accord passé avec ces derniers rétribue Gaikai en fonction des minutes passées par le joueur sur la plateforme.

D’ores et déjà, on voit se profiler une possible stratégie d’avenir pour Sony. Afin d’enrayer le ralentissement des ventes de consoles et de jeux hardcore coûteux, le constructeur pourra proposer par le biais du cloudgaming une offre équivalente, mais via des appareils moins puissants, et surtout de toute nature. Imaginez: une course de formule 1 débutée sur le téléviseur multimédia du salon pourra reprendre au bureau depuis une tablette, se poursuivre sur un smartphone connecté au Wi-Fi d’un aéroport juste avant de décoller, et se terminer au bord d’une plage transatlantique, depuis le réseau sans fil de l’hôtel.

Quant à penser que la marque limiterait son offre uniquement aux appareils Sony (idée que ses concurrents ne manqueront pas non plus d’avoir), obligeant le consommateur joueur à n’acquérir que des smartphones, téléviseurs, tablettes et consoles portables estampillés… La mobilité promise par le cloud n’a pas fini d’attiser toutes les convoitises.