Syrie

Jihad Makdissi, de Damas à Genève

Ancien porte-parole au sein du gouvernement syrien, ce chrétien a rejoint l’opposition. Rencontre en marge des pourparlers de Genève

La guerre en Syrie n’en était encore qu’à ses premiers mois, et une déclaration du porte-parole du Ministère des Affaires étrangères, Jihad Makdissi, avait semé l’effroi: le pouvoir de Damas, disait-il en substance, n’emploiera jamais ses armes chimiques contre sa propre population. En revanche, soulignait l’homme, rien n’est exclu dans le cas d’une «agression étrangère».

On sait ce qu’il en est advenu. Un an plus tard, en août 2013, les habitants de la Ghouta, près de Damas, mouraient par centaines, victimes d’une attaque chimique voulue par leur gouvernement. Mais entre-temps, Jihad Makdissi avait fait défection et quitté le pays, après avoir passé près de quinze ans près des plus hautes sphères du pouvoir syrien.

Jihad Makdissi était à Genève ces jours. Mais c’est désormais l’une des branches de l’opposition – le groupe dit «du Caire» – qu’il était venu représenter. «Nous ne sommes pas en compétition», affirme-t-il au Temps, en référence aux autres composantes de l’opposition, au premier rang desquelles se trouve le Haut comité aux négociations, HNC, soutenu notamment par les Occidentaux. «Comme le HNC, nous pensons qu’une solution en Syrie est impossible avec le maintien de Bachar el-Assad au pouvoir, rappelle-t-il. Mais nous sommes prêts à envisager son départ au terme de la période de transition, plutôt qu’en préambule à cette même transition.»

Lire aussi :  Derrière les rideaux, Russes et Américains continuent de collaborer

Makdissi est aujourd’hui établi aux Emirats arabes unis avec sa famille, et il enseigne les relations internationales à l’université à Dubaï. Parfaitement anglophone et francophone (une rareté au sein du gouvernement syrien), il aurait pu opter pour la France ou la Grande-Bretagne où il a fait ses études. Mais, dans la guerre internationale qu’est devenu le conflit syrien, ce chrétien prend garde de ne pas apparaître comme l’homme d’un camp en particulier.

Si, à l’inverse du HCN, le groupe du Caire était prêt à poursuivre les discussions à Genève, sa délégation a quitté Genève vendredi. Et, même en termes diplomatiques, Jihad Makdissi ne cache pas ses reproches à l’égard de l’émissaire de l’ONU Staffan de Mistura sur la manière de conduire les discussions: «Sa tâche est extrêmement difficile, tout le monde en convient. Mais à présent, il connaît les positions des uns et des autres. Désormais, c’est à lui de trancher et de faire une proposition. Il faut cesser de rejeter la balle continuellement dans le camp de l’opposition.»

Au-delà des questions liées au cessez-le-feu et à l’accès humanitaire des zones assiégées par l’armée, ce nouveau round de pourparlers a buté sur un point central. D’un côté, avec des nuances, l’opposition réclame l’établissement d’un organe de gouvernance transitoire (transitional governing body ou TGB), comme le stipule le cadre fixé par l’ONU. De l’autre côté, la délégation gouvernementale, tout comme la branche de l’opposition dite «de Moscou», s’en tient à l’établissement d’un gouvernement d’union nationale. Une formule qui, non seulement laisserait une place centrale à Bachar el-Assad, mais qui écarterait aussi toute une partie de l’opposition, qualifiée de «terroriste» par le régime.

Jihad Makdissi connaît suffisamment Bachar el-Assad et les hommes qui l’entourent pour être persuadé que la solution ne viendra pas de là. «Je suis opposé aux moyens militaires par qui que ce soit, souligne Jihad Makdissi. Mais je suis aussi persuadé que, le conflit terminé et la transition amorcée, la Syrie viendra à bout des extrémistes qui ont été créés par la guerre.» Comme l’ONU, l’homme place dans un camp séparé l’organisation de l’État islamique (Daech) et le Front al-Nusra, la branche syrienne d’Al Qaïda. «Mais les autres groupements, même islamistes, font partie de la Syrie. Il ne peut pas y avoir de solution sans eux.»

L’homme insiste: «Aujourd’hui, les gens se tournent vers Dieu parce que rien d’autre ne tient et parce que ce pays n’en est plus un. Mais je connais les Syriens: tout cela deviendra de l’histoire lorsque la situation se pacifiera. Je crois très fort au «syrianisme», à l’inverse de tous les autres «ismes».»

Makdissi aurait pu s’appeler Joseph, comme son père chrétien, âgé de 85 ans, qui vit toujours en Syrie. «Mais mon père avait un ami musulman qui s’appelait Jihad. C’est à cela que je dois mon nom, sourit-il. C’est cela, la Syrie que nous voulons retrouver.»

Publicité