Joël Dicker,

et maintenant l’Amérique

L’écrivain genevois entame une tournée de deux semaines pour promouvoir la traduction américaine de son ouvrage «La Vérité sur l’affaire Harry Quebert», disponible depuis mercredi dans les librairies des Etats-Unis

Dans un coin de la librairie Barnes & Noble, dans l’Upper West Side, quartier d’intellectuels à Manhattan, Joël Dicker surprend d’emblée. Avec culot et autodérision, il lâche: «Je ne m’attendais pas à parler à un pupitre. Ouah, je me sens comme le président des Etats-Unis. C’est la Maison-Blanche ici.» Une partie de la salle est déjà conquise. L’œuvre, elle, trône, empilée sur une table à côté d’une affiche annonçant l’événement: «Events: Joël Dicker». La vérité sur l’affaire Harry Quebert, tiré à 125 000 exemplaires en Amérique, est disponible dans les rayons des librairies depuis le 27 mai. On raconte que Penguin aurait payé 500 000 dollars pour les droits d’auteur américains, un quasi-record pour la maison d’édition. Pour le jeune prodige genevois de bientôt 29 ans, c’est le début d’une nouvelle aventure dont la destination finale est aussi séduisante qu’ambitieuse: la conquête de l’Amérique. Si le saut culturel est manifeste, Joël Dicker a déjà épinglé une partie de l’Europe à son palmarès, où il a vendu 2 millions d’exemplaires, dont 950 000 en français. Au Royaume-Uni, où le livre est en librairie depuis le 1er mai, les ventes se chiffrent à 40 000 exemplaires et le livre figure en tête des best-sellers du Times et du Telegraph. L’œuvre a déjà été traduite dans 37 langues.  A New York, une ville qui le «stimule», Joël Dicker entame une vaste tournée américaine avec déjà une carte maîtresse en main: l’art du storytelling, de raconter des histoires. Devant un premier parterre de lecteurs, le jour même de la sortie de son ouvrage, il raconte avec humilité et humour la genèse de La Vérité sur l’affaire Harry Quebert, mais aussi les refus successifs d’éditeurs qui n’étaient pas intéressés à publier ses cinq précédents romans. Sa sincérité est désarmante. Son parcours difficile jusqu’à la reconnaissance fait mouche au pays du rêve américain, selon lequel le Graal est quelque chose qui se mérite. Pour expliquer son succès, l’auteur genevois aurait pu parler de sa capacité à créer une intrigue palpitante qui maintient en haleine pendant plus de 600 pages. A Manhattan, il a préféré évoquer l’éditeur haut en couleur Bernard de Fallois, qui l’a convaincu, malgré sa crainte de subir un nouvel échec, qu’il valait la peine de sortir son dernier manuscrit d’un tiroir où il l’avait momentanément enfoui. «Bernard de Fallois m’a dit qu’il allait créer du buzz», ironise Joël Dicker, qui avoue n’avoir pas compris ce qu’il entendait par là, sachant que du haut de ses 88 ans, l’éditeur n’était pas un adepte de Twitter ou Facebook. «Il a simplement appelé, se souvient le romancier, tous les libraires de France par téléphone.» Devant des Américains tout ouïe, l’écrivain genevois refuse de s’approprier l’immense succès de son livre, qu’il préfère attribuer à «la magie des lecteurs» qui s’entichent soudain d’un ouvrage sans qu’on sache toujours pourquoi. «J’espère que vous l’aimerez, lâche tout de même l’auteur. Si vous ne l’aimez pas, ne me le dites pas.» Une lectrice enthousiaste l’interroge. «Comment écrit-on un tel livre?» Joël Dicker précise: pas de plan. Chaque jour, il laissait ses inspirations du jour le guider vers des terrae incognitae. Pas non plus de cours pour apprendre à écrire un roman. «Dans quel genre classeriez-vous votre livre?» demande une autre auditrice. Le Genevois est emprunté. «Ce n’est pas un roman policier. C’est sûr. Je n’en ai jamais lu et ce genre obéit à des règles très strictes.» Joël Dicker s’est pourtant imposé des règles. Il s’est refusé à utiliser le moindre mot en anglais pour évoquer le climat de la Nouvelle-Angleterre, «une preuve de faiblesse» linguistique, estime-t-il. Il s’est étonné de découvrir l’expression «highway patrol» dans la traduction néerlandaise alors que lui-même parlait de police de l’autoroute. La traduction de The Truth about The Harry Quebert Affair lui a fait perdre tout contrôle. Traduit en américain par Sam Taylor aussi bien pour les Etats-Unis que pour le Royaume-Uni et le Canada, le livre a procuré à Joël Dicker une sensation momentanée de distanciation digne de Brecht. «Ce sont les règles du jeu. Les éditeurs savent mieux que moi ce qui marche, explique le romancier. Mais il est vrai que certaines nuances se perdent dans la traduction. En français, j’aime beaucoup jouer avec le «tu» et le «vous», deux pronoms qui permettent de recréer la tension d’un dialogue, de traduire une amitié, voire un déséquilibre entre un patron qui tutoierait son employé, mais ne laisserait pas ce dernier en faire de même.» Un peu plus tôt dans l’après-midi, Joël Dicker reçoit Le Temps au Blue Fin, un restaurant au bas de son hôtel de Times Square que son éditeur Penguin a choisi pour faciliter ses déplacements à New York. Après avoir plaisanté avec le personnel, il fait son choix: salade du marché avec anchois et kale, du chou frisé. «C’est bon pour la santé», prévient-il. Avec des journées où il court d’un rendez-vous à l’autre, mieux vaut avoir un minimum de discipline: «Trop de bonnes choses tuent les bonnes choses.» Enjoué, ignorant l’agitation de Times Square, où affluent les touristes, il le dit humblement: «Je n’ai pas encore pris conscience de ce qui m’arrive.» Jusqu’à la mi-juin, ce fils d’un professeur de français et d’une libraire va sillonner les Etats-Unis, qui constituent la trame même de son histoire. «Une manière de retourner sur les lieux du crime», s’enthousiasme-t-il, pince-sans-rire. Interviews, conférences: de New York au New Hampshire, de Chicago à Seattle en passant par San Francisco, Phoenix et Houston, Joël Dicker se fixe pour mission de convaincre les Américains que Harry Quebert et Marcus Goldman, deux protagonistes de son roman, sont à même de les emporter dans une histoire palpitante. «Je me réjouis de cette aventure. Mais je sais qu’il n’est pas facile de convaincre le public américain de lire un roman étranger. De nombreux ouvrages français n’ont jamais réussi à percer ici», admet le lauréat 2012 du Grand Prix du roman de l’Académie française. Directrice adjointe de la promotion chez Penguin, Lindsay Prevette rassure: «C’est incroyable de voir comment un jeune écrivain suisse a réussi à capter la mentalité d’une petite ville d’Amérique.» De fait, Joël Dicker connaît bien les Etats-Unis pour y avoir séjourné régulièrement avec ses parents dans la maison de cousins dans le Maine, à Stunington, un village de pêcheurs «proche d’où Marguerite Yourcenar s’était installée». Outre-Atlantique, tout l’interpelle. Obama, par exemple? «Il aurait pu faire de grandes choses. C’est triste pour lui et pour les Américains que le Congrès lui ait mis des bâtons dans les roues.» Invité à un dîner de bibliothécaires au Yale Club près de la gare de Grand Central, un lieu sélect où se retrouvent généralement d’anciens diplômés de l’université éponyme, il s’imprègne de la New York littéraire. «Mais, ajoute l’écrivain genevois, je leur ai déjà dit que je n’allais pas dîner à 17h30. Je ne mange pas le repas du soir en plein après-midi.» Dans deux semaines, les Américains l’auront adopté ou snobé. Puis il passera dix jours au Brésil en juillet pour y raconter la verdade sur l’affaire Harry Quebert. Un personnage qui le hante toujours alors qu’il planche déjà sur son prochain ouvrage.

,

Joël Dicker

lors d’une rencontre avec le public à la librairie Barnes & Noble, dans l’Upper West Side, à New York, le 27 mai 2014

«Je ne m’attendais pas à parler à un pupitre. Ouah, je me sens comme le président des Etats-Unis. C’est la Maison-Blanche ici!»