Le Temps: Pourquoi l'Europe est-elle désormais frappée par la crise?

Joseph Stiglitz: Nous vivons dans un monde financier interdépendant. Il y a aujourd'hui un gros trou dedans. Même s'il a d'abord été creusé aux Etats-Unis, les Européens ne peuvent se tenir à l'écart. Ils doivent créer leur fonds de secours. Aujourd'hui, la chute des cours d'actions m'inquiète moins que le gel du marché du crédit. Car gel veut dire que les entreprises ne peuvent plus avoir d'argent, les ménages ne peuvent plus acheter de logement...

- Quelle forme ce fonds doit-il prendre?

- Ce devrait être un fonds qui étend la garantie des dépôts à tout le monde. Sinon, il y aura des paniques sur des banques. Ceux qui s'y opposent soutiennent que chacun est responsable de ses dépôts. Mais cela ne tient pas. Car il est actuellement impossible de s'assurer de la solidité de sa banque. Ce raisonnement pousse donc chaque épargnant à, dans le doute, retirer ses fonds. Ce qui va aggraver le problème.

- Les Etats doivent-ils nationaliser les banques en difficulté?

- Les banques ont besoin de capitaux. Il faut agir. L'Europe accepte mieux cette idée de nationalisation que les Etats-Unis, qui rencontrent un problème idéologique à son égard. Ils vont le payer cher.

L'Europe a enfin besoin d'un plan de relance massif. Parce que son économie ralentit, ce qui va encore frapper les banques.

- Les mauvaises finances européennes le permettent-elles?

- Bien sûr. Il faut, d'une part, suspendre le pacte de stabilité et de croissance qui limite l'endettement public. On ne peut continuer une politique qui a, peut-être, sa raison d'être en temps normal, mais qui empêche les Etats de répondre à la crise. Si une récession, ou une dépression, se produit, les finances publiques seront dans une situation encore pire.

L'Europe peut s'offrir un plan car l'injection de capitaux dans les banques est un investissement. Lorsque l'économie se redressera, cet investissement paiera car le secteur financier jouera de nouveau un rôle important; une économie moderne ne peut réussir sans cela. Les nationalisations doivent donc être temporaires. C'est très différent du plan Paulson.

- Que lui reprochez-vous?

- Le plan a été très mal conçu. C'est mieux que rien, mais il ne résout pas le problème. C'est comme si vous transfusiez un malade qui a une hémorragie pour le maintenir en vie, mais sans s'occuper de pourquoi il saigne. Le problème des expulsions des propriétaires, celui de la faible conjoncture, ou encore de la recapitalisation des banques ne sont pas traités. Le plan implique l'achat de titres toxiques à des prix que nous ne savons pas comment fixer!

Il contient en revanche un aspect positif, qui reste à préciser: Wall Street devra payer la note que règle aujourd'hui le contribuable.

- Comment?

- En prenant sur les profits futurs, ce à quoi les banquiers ne manqueront pas de s'opposer. Mais c'est un principe de base à respecter.

- De leur côté, les banques centrales agissent-elles efficacement?

- Celle des Etats-Unis, la Fed, est grandement responsable de la situation dans laquelle nous nous trouvons, et gère très mal la crise. Son sauvetage de Bear Stearns a augmenté l'aléa moral. Il a lui fallu sauver deux fois les spécialistes du crédit Fannie Mae et Freddie Mac. Elle a laissé tomber Lehman Brothers, mais pas l'assureur AIG, très lié à Goldman Sachs (ndlr: la banque d'où vient le secrétaire au Trésor Paulson). Rien de tout cela ne résout la crise.

- Quelle réglementation devrait être mise en place pour éviter qu'une telle crise ne se reproduise?

- Nous avons besoin de meilleures incitations. Les programmes de «stock-options» et de bonus sont trop orientés sur le court terme. Dans les banques, le jeu est asymétrique: le risque de perdre est bien inférieur à la chance de gagner.

- Et au plan mondial, voyez-vous un nouveau rôle pour le Fonds monétaire international?

- Nous avons besoin d'une réglementation internationale. Au niveau des banques, celle dite de Bâle II était fondamentalement une supercherie. Elle s'appuie sur la réglementation des banques par elles-mêmes, c'est un oxymore. Le FMI a un problème: les Etats-Unis, la cause de la crise, y ont un droit de veto. Nous avons besoin d'une nouvelle véritable institution multilatérale.