Roman

Joyce Carol Oates lâche le diable dans l’Amérique puritaine

La romancière revient sur une série de faits divers étranges qui secouèrent la ville de Princeton au début du XXe siècle. Diableries et cynisme conjugués dans un tourbillon éblouissant d’écriture

Joyce Carol Oateslâche le diable dans l’Amérique puritaine

La romancière revient sur une série de faits divers étranges qui secouèrent la ville de Princeton au début du XXe siècle. Diableries et cynisme

Genre: Roman
Qui ? Joyce Carol Oates
Titre: Maudits
Trad. de l’anglais (Etats-Unis) par Claude Seban
Chez qui ? Philippe Rey, 815 p.

Un livre par an, au bas mot. Une production de stakhanoviste. Une œuvre considérable, que personne n’a lue dans son intégralité. Joyce Carol Oates écrit-elle trop? Ce n’est pas l’avis de ses familiers, qui savent qu’à chaque titre elle est capable de les surprendre, tout en échafaudant des histoires chevillées aux tourments d’une époque qu’elle juge totalement détraquée: pour dresser l’inventaire exhaustif des dérives de la société américaine, pour connaître dans le détail ses phobies et ses inquiétudes, il faut écouter la voix de celle qui, dans sa maison de verre du New Jersey, observe inlassablement les turpitudes de ses contemporains. «J’écris sur le mal. L’un des moteurs de la littérature, à mes yeux, consiste à confronter la part civilisée des hommes à leur part de sauvagerie, afin de montrer comment ils négocient avec la violence, avec les lois, avec la mort», explique Joyce Carol Oates qui, de roman en roman, ne cesse de s’attaquer à cette question du mal: les dysfonctionnements de la famille, les passions destructrices, la violence invisible qui sous-tend les rapports humains, la part d’ombre qui nous pousse malgré nous vers l’abîme, la guerre, les mensonges et les manipulations du microcosme politique, les compromissions du monde intellectuel, les dérèglements mentaux qui engendrent les pervers et autres psychopathes…

Mais celle que les Américains surnomment «la quatrième sœur Brontë» aime aussi s’inspirer des faits divers ou des drames qui émaillent l’histoire de son pays. C’est à ce registre qu’appartient son nouveau roman, Maudits, une fresque très noire, de bout en bout satanique, où elle revient sur les mystérieux événements qui, au début du XXe siècle, ont secoué la bonne société de Princeton avant de la plonger dans la folie, une véritable hystérie collective au cœur d’un New Jersey soudain confronté à ses propres enfers.

Tourbillon narratif

Le résultat, c’est un récit tentaculaire, un tourbillon narratif où se télescopent le surnaturel, le fantastique, le réalisme magique, la chronique historique et le reportage ethnographique. Pour échafauder son roman, l’auteure des Chutes dit avoir compulsé «une tonne» d’archives, des milliers de documents concernant «les quatorze mois de catastrophes successives et entièrement énigmatiques» dont Princeton fut le théâtre: un châtiment tombé du ciel, une «Malédiction» orchestrée par le Diable en personne, dans cette ville que Joyce Carol Oates connaît comme sa poche puisqu’elle y enseigne depuis plusieurs décennies.

Tout commence au printemps 1905 dans des décors à la Corot, alors que la silencieuse Princeton sommeille parmi les ormes et les chênes. La ville ne compte que quelques milliers d’habitants, de paisibles citoyens regroupés autour d’une université déjà prestigieuse, un havre du savoir dirigé par Woodrow Wilson, qui deviendra en 1912 le vingt-huitième président des Etats-Unis.

De ce personnage aussi bizarre qu’hypocondriaque, Joyce Carol Oates brosse un portrait très drôle avant de déplacer son regard vers l’un de ses plus proches amis, le révérend Winslow Slade, pasteur de l’église presbytérienne dont la famille – comme bien d’autres – sera victime de la mystérieuse «Malédiction»: plusieurs parents de l’ecclésiastique vont en effet lui être arrachés, à la suite d’événements inexplicables.

Le premier a lieu le 4 juin 1905. Ce jour-là, la petite-fille de Winslow Slade, Annabel, arrive à l’église dans sa somptueuse robe immaculée pour célébrer son mariage avec un aimable lieutenant. Mais en pleine cérémonie, stupeur, elle est kidnappée par un inconnu surgi de nulle part, un être «incroyablement séduisant» en qui la population de Princeton croit voir la réincarnation de Satan. C’est vers une ténébreuse tourbière – «le Royaume des Marécages» – qu’il entraînera la malheureuse Annabel dont Joyce Carol Oates imagine le calvaire, une descente aux enfers dans un monde peuplé de lézards géants, de reptiles, de créatures répugnantes, de monstres grotesques sortis d’une toile de Jérôme Bosch et de domestiques difformes dont «la peau avait la pâleur horrible des ventres de crapauds».

Et pendant que Josiah Slade part à la recherche de sa sœur Annabel – les ennuis ne font que commencer, pour lui aussi –, Princeton sera la proie d’autres tourments. Une nuit, un homme croit apercevoir le fantôme de sa fille, morte l’année précédente. Un autre a l’impression de devenir un vampire assoiffé de sang. Certaines jeunes filles sont victimes de démence soudaine. Des étudiants perdent eux aussi la tête en se croyant poursuivis par des serpents. Des parents se mettent à agresser leurs jeunes enfants, sans pouvoir lutter contre ces pulsions assassines… Princeton est-elle maudite? A-t-elle pactisé avec le diable? S’agit-il d’une hallucination collective? Ou d’un phénomène de possession, comme celle de Loudun dans la France du XVIIe siècle?

Ku Klux Klan

Mêlant témoignages anciens et hypothèses romanesques, Joyce Carol Oates se livre à une véritable psychanalyse de cette petite société qu’elle fait remarquablement revivre, dans une époque où les histoires de sorcellerie hantaient encore les esprits même si Princeton, avec sa brillante université, pouvait se targuer d’être le sanctuaire des Lumières. Ma is derrière cette façade, derrière tous ces événements terrifiants, il y a aussi d’autres démons – bien réels, eux – que la romancière débusque au fil de son enquête: la chape de plomb des superstitions les plus archaïques dans un univers terriblement puritain, la soumission des humbles dont on exploite sournoisement la crédulité, le cynisme d’une classe dirigeante jalouse de ses privilèges, le racisme effroyable et les exactions du Ku Klux Klan, la corruption des puissants qui «sucent le sang des pauvres» – un vampirisme social que dénoncera l’écrivain socialiste Upton Sinclair. Joyce Carol Oates le ressuscite au détour de son récit, une vertigineuse étude de mœurs aux allures de conte macabre.

Comme si Edgar Poe débarquait dans le château de Dracula pendant qu’une communauté tremble d’effroi, sous le regard d’une romancière experte en sortilèges.

,

Stephen King

Dans le «New York Times», à propos des «Maudits» de Joyce Carol Oates

«Peut-être le meilleur roman gothique postmoderne. C’est dense, stimulant, provocateur, terrifiant, drôle et peuplé de cinglés»
Publicité