A voir Karim Bel Kacem, son regard profond et sa distinction, on pourrait le croire metteur en scène de spectacles mystérieux et poétiques, privilégiant la sensation. Eh bien, non! Ce Français d'origine berbère, bientôt 30 ans, est un intello du plateau. Soucieux à l'extrême de la place du spectateur, de son rapport à la fiction. Et symptomatique de cette nouvelle vague de créateurs qui mélangent théâtre et arts plastiques.

Le dada de ce diplômé de la Haute Ecole d'art et de design (HEAD) de Genève? Inviter le cinéma sur la scène en travaillant la bande-son. Le public est réparti autour d'une chambre où se déroule le drame, il regarde les protagonistes à travers des vitres et reçoit la partition sonore dans un casque. Ainsi, Karim Bel Kacem peut jouer sur l'adéquation ou non entre les parts visuelle et auditive. Parfois, les spectateurs entendent ce qui se dit réellement, parfois, ils reçoivent un son trafiqué, différé, pollué… Le trouble s'installe et rend le public réceptif à la part manipulatoire de toute production artistique.

Quels textes pour ces «pièces de chambre» qui sont la marque de fabrique de ce jeune créateur soutenu par le projet Prairie du Pour-cent culturel Migros? B.L.A.S.T.E.D, de Sarah Kane, créé il y a deux ans, et Gulliver, spectacle pour enfants, créé au printemps dernier. Ces deux spectacles seront à l'affiche de Vidy la saison prochaine. Suivra, dans le même théâtre et sur le même mode, Mesure pour mesure, de Shakespeare, en 2016.

Mais ce mois de juin, Karim Bel Kacem, qui a suivi ses classes de théâtre à Paris avant d'intégrer la Manufacture à Lausanne, montre une autre facette de son métier. Une part plus directe, interpellative qu'il a explorée à travers une série de conférences performances consacrées au lien entre sport et politique. Au Théâtre Saint-Gervais, dans Cheer Leader, il s'apprête à exploser un cliché: à l'origine, les cheerleaders ne sont pas ces jeunes filles bronzées et fuselées qui agitent des pompons aux couleurs de leurs équipes préférées. Non, au départ, en 1870 et jusque dans les années 1950, les cheerleaders étaient des jeunes hommes, universitaires, promis à un brillant avenir politique qui s'illustraient en mobilisant les foules. Roosevelt, Reagan, Bush furent des cheerleaders remarqués. Etonnant, non?

Avec la chorégraphe Maud Blandel, qui a suivi un master de mise en scène à la Manufacture, Karim Bel Kacem questionnera le cheerleading, devenu aujourd'hui un sport pratiqué dans le monde entier, dont douze villes en Suisse, et intègrera une vraie équipe genevoise dans cette enquête entre sport et politique. Rencontré en plein travail, à Genève, Karim Bel Kacem ne sait pas encore la forme exacte que prendra le spectacle. Il sait par contre qu'il veut «rendre au plateau cette inquiétude que porte cette figure de la cheerleader et ce qu'elle représente. A travers son costume, la frénésie de sa pratique et ses codes. Et bien sûr, son Histoire.» «I'm loud, I'm proud!» hurlent certaines d'entre elles. On ira voir.