Au moment où la presse écrite tremble sous les assauts du numérique et de l'Internet, le magazine «Books», dont le premier numéro est en Suisse depuis vendredi dernier, parie sur la passion de la lecture et l'amour du papier. Soixante-quatre pages chaque mois pour faire le tour du monde des livres et le tour du monde par les livres. Des traductions d'articles de revues et de magazines d'idées et de littérature. Et la volonté de ne pas être considéré comme un journal français, mais comme un journal en français. Avec, malgré cette célébration de l'écrit et de l'imprimé, un site internet (booksmag.fr) où l'on peut retrouver certains articles du magazine, des chroniques, des sujets originaux et, naturellement, de la vidéo ou de l'interactivité.

• Avant de partir à l'aventure et parce qu'ils font plus confiance aux écrivains qu'aux guides touristiques ou aux ouvrages de géographie, beaucoup de voyageurs complètent leur information par la lecture de la littérature des pays qu'ils vont visiter. Le mensuel Books propose un exercice analogue, mais tous les mois et toute l'année, sans quitter son domicile. Une rencontre avec d'autres idées, d'autres manières de voir, d'autres sensibilités, une autre logique appliquée à l'actualité qui fait parler chez nous. Ce nouveau magazine ne ressemble à rien de ce qui existe aujourd'hui en français, sinon à Courrier international, auquel il emprunte son principe: mettre à la disposition des lecteurs francophones des textes publiés dans le reste du monde.Olivier Postel-Vinay, son directeur de la rédaction, a d'ailleurs travaillé pour l'hebdomadaire au début des années 1990, à l'époque où il commençait à connaître le succès après des débuts difficiles.Olivier Postel-Vinay décrit Books comme une sorte d'hybride entre les grands périodiques littéraires anglo-saxons (par exemple la New York Review of Books) et Courrier international, avec de petites rubriques, des textes courts, mais aussi de longs articles de plusieurs pages.

• Dans le premier numéro, quelques-uns des sujets qui sont souvent traités dans les pages du Temps. Internet: un entretien réalisé par la rédaction de Books avec Robert Darnton, le patron de la bibliothèque de Harvard qui a signé un accord avec Google, une vision pragmatique des relations avec l'ogre de l'Internet et des paroles lénifiantes sur la survie du livre en papier: «L'histoire le montre, un média ne chasse pas l'autre», dit Robert Darnton. La crise financière: un gros dossier sur le rationnel et l'irrationnel dans le comportement des acteurs de l'économie ou sur le fameux krach de la tulipe hollandaise au XVIIe siècle (un article publié dans une revue anglaise). La géopolitique: une incursion en Corée du Nord sous la plume du directeur du bureau de Newsweek à Tokyo tirée de la New York Review of Books, une autre en Italie berlusconienne par un correspondant en Chine de La Repubblica qui a préféré s'éloigner de son pays, de la Revista dei libri. Ou encore, sous le titre «Le mythe Lévi-Strauss», un long article d'un anthropologue britannique, Edmund Leach, paru dans la New Left Review.

• Pour entourer ce plat de résistance, au début, une rubrique intitulée «francophilies» où, sur plusieurs pages et dans de nombreuses notes la plupart rédigées par les journalistes de Books, le lecteur peut parcourir les visions souvent peu flatteuses que l'on se fait de la culture et de la littérature française hors de France. Et à la fin, sous le titre «Périscope», des comptes rendus de premières parutions en langues étrangères. Entre-deux, des pages qui feront tiquer ceux qui se méfient des hit-parades parce qu'elles sont consacrées aux best-sellers (dans ce numéro à des livres des Etats-Unis, d'Afrique du Sud, d'Arabie saoudite, d'Allemagne ou du Guatemala), avec un accent sur les meilleures ventes du Paraguay commentées par une sociologue spécialiste de ce pays.

• Books est un projet séduisant qui vise 35000 acheteurs d'ici à quelques années pour parvenir à l'équilibre. Séduisant parce qu'il refuse le défaitisme devant les nouveaux médias et devant les textes toujours plus courts, parce qu'il se différencie de manière radicale du langage de l'écran, même s'il est présent sur l'écran dans une version rapide et adaptée. Regret tout de même, pour ce premier numéro. A force d'être à contre-courant, cela devient un système qui risque de fausser la vision de ce qui se dit ailleurs - la plupart des articles traduits prennent le contre-pied de ce qui s'écrit ici. Jusqu'à la statue de Lévi-Strauss, centenaire depuis la semaine dernière, qui est égratignée dans un article écrit en 1965 dont le contenu critique est passablement dépassé, chez nous comme en France. Quant aux sources, si elles sont indiquées à la fin de chaque article, elles ne portent pas de date de parution en langue originale, ce qui oblige le lecteur à une gymnastique déductive quand un texte lui paraît anachronique. Enfin, une grande proportion des articles vient de la presse anglo-saxonne. Reflet de notre dépendance. Défauts de jeunesse, sans doute.

Books, l'actualité par les livres du monde. Mensuel. Tirage du premier numéro: 80000 exemplaires. Objectif: 35000 exemplaires.

http://www.booksmag.fr