Kiosque: la revue grenobloise «L'Alpe» fête ses 10 ans et l'altitude vécue dans l'intimité. Sur tous les versants de la montagne

Kiosque: la revue grenobloise «L'Alpe» fête ses 10 ans et l'altitude vécue dans l'intimité.

«L'Alpe comme vous ne l'avez jamais lue. L'Alpe comme vous ne l'avez jamais vue»: voilà le slogan de l'élégante revue grenobloise qui, pour son 10e anniversaire, nous gratifie d'un très joli paquet-cadeau. Rempli de «Montagnes intimes», racontées dans des proses inédites, sur le mode de l'expérience vécue, souvent aux sources d'un bel imaginaire, fourmillant d'émotions et de sourires.

• De l'expérience personnelle au mythe collectif, donc. Première question, par exemple: la montagne est-elle magique, ou n'y a-t-il que celle de Thomas Mann pour oser porter ce qualificatif arrogant qui lui va comme un gant, comme un chromo convenu en quête de décapage? Dans cette livraison de L'Alpe, le professeur de géographie Claude Raffestin écrit avoir «détesté l'obligation d'admirer béatement les montagnes, les cimes, les glaciers, les torrents, les alpages et les panoramas». Mais sa vocation l'a porté vers d'autres rivages d'altitude, si l'on ose dire, finissant par lui faire reconnaître et transmettre l'idée que le mythe alpin, oui, ça existe bien et que c'est très romantique, voire séduisant si l'on aime le... romantisme. Mais les témoignages historiques, pourtant, ne sauraient se complaire dans l'angélisme. Ils convergent aussi «pour dénoncer les dangers, l'inconfort, les souffrances endurées, le caractère peu hospitalier des habitants». Sans compter ces marches forcées dans le froid et la neige dont beaucoup de mollets enfantins devenus adultes se souviennent encore dans la douleur.

• Des réminiscences qui ne sont pas exactement celles du professeur de littérature Claude Reichler qui, lui, vit les hauteurs comme une expérience primordiale, fondatrice mais fondamentalement altruiste, celle de la disparition d'un jeune homme dans l'hiver près du Vanil Noir, au-dessus du Pays-d'Enhaut: «On ne pouvait pas laisser la montagne garder le corps.» Mais on ne le retrouvait pas. Jusqu'à une journée d'août, brûlante de canicule: «La neige avait disparu presque partout, les plaques au revers s'étaient affaissées, ou formaient des ponts grisâtres et malsains, laissant apercevoir le creux des fentes caillouteuses. Ils virent d'abord le sac de montagne et purent dégager le corps recroquevillé le long d'une cassure de la roche. Les membres étaient cassés ou déboîtés suite à la chute de plusieurs centaines de mètres, un côté reposant sur la neige fondue. La partie du côté du froid avait encore sa peau et ses chairs, le visage enfoui contre le sol était brunâtre et émacié comme celui d'une momie. Le reste était du squelette sous les vêtements déchirés.» La suite de l'histoire est à vous arracher les larmes, elle ne sera pas dévoilée ici. Il vaut mieux la lire en tremblant.

• Dans un genre radicalement différent, le correspondant pour la France de Skating Magazine et cofondateur de Patinage Magazine,Jean-Christophe Berlot, raconte son icône fondatrice à lui. On est à Grenoble, lors des Jeux olympiques d'hiver de 1968. Sur le miroir d'eau glacée, dans sa tunique verte, la «couleur de la liqueur de Chartreuse» (!), Peggy Fleming: «En vérité, elle ne patine pas, ou si peu. Elle caresse l'espace: la glace, de ses carres précises et souples; l'air, de ses mains de ballerine; le public, de ses yeux étonnés et tendres.»

• On le voit, les expériences sont presque aussi nombreuses que les sommets eux-mêmes. A chacun son alpe, en quelque sorte, c'est la grande leçon de L'Alpe. Celle du sociologue Gabriel Bender est délicieuse, aussi, racontée avec humour et distance, comme la «balade pétaradante d'un Lucky Luke valaisan»: à moto sur les routes bardées d'épingles à cheveux, «je parle dans mon casque, avoue-t-il, et je hurle à Suzie, ma moto, mon confessionnal. Tous les motocyclistes font peut-être cela. C'est pour cela qu'ils mettent des casques»...

• Il faut tout lire dans cette revue qui invite au rêve éveillé dans le plongeon textuel. Ou dans la contemplation d'images toujours bien choisies, bien cadrées, bien mises en pages: peintures, affiches anciennes, photographies en couleurs et en noir-blanc qui dessinent les contours d'expériences singulières, qui flirtent avec les confins du paysage.

• Un paysage en danger, un paysage en mutation, rappelle Claude Comet: «En un siècle, la montagne a multiplié les révolutions: électricité, industrie et, bien sûr, sports d'hiver.» Mais attention, ce n'est pas fini. Le réchauffement climatique «privera sans doute une partie de la moyenne montagne de la manne du ski». La journaliste et écrivaine en profite pour fustiger au passage ce «leitmotiv dangereux, terriblement pernicieux: en montagne il n'y a pas que le ski, mais sans le ski tout est fini».

• Les leitmotive démontés par L'Alpe dans ce numéro dont il est résolument impossible d'énumérer ici toutes les qualités (et la quantité, presque 50 pages!) ont ceci de joyeusement constructif: les formules qui reviennent à plusieurs reprises, vous savez: dans les chants immémoriaux, par exemple («Sur nos monts, quand le soleil», etc.), c'est décidément tout petit par rapport à la montagne que l'on peut s'en faire dans son esprit, son cœur, sa mémoire.

L'Alpe N°43, hiver 2009, spécial 10e anniversaire: «Montagnes intimes». Musée dauphinois, 37, rue Servan, B.P.177, 38008 Grenoble Cedex.

Rens. et abos, tél. 00331/ 44848054;

courriel: aboglenat@dipinfo.fr.

http://www.lalpe.com

http://www.musee-dauphinois.fr

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