Les écrivains américains n'auraient pas le niveau requis pour espérer recevoir le Prix Nobel de littérature? Telle est la controverse lancée par le secrétaire permanent de l'Académie suédoise, Horace Engdahl, lors d'une interview donnée à des journalistes américains, à la veille de la remise du prix. C'est le Français Jean-Marie Gustave Le Clézio qui a finalement été distingué hier.

• «Ce n'est pas une coïncidence si la plupart des lauréats du Prix Nobel de littérature sont Européens. Chaque grande culture possède une littérature d'envergure, mais l'Europe demeure néanmoins le centre du monde littéraire... et pas les Etats-Unis.» C'est Horace Engdahl, secrétaire permanent de l'Académie suédoise, l'instance qui décerne chaque année le Prix Nobel de littérature, qui s'exprime ainsi devant des journalistes de l'agence de presse américaine Associated Press (AP) le 30 septembre. Le secrétaire et professeur de littérature scandinave élabore encore sa pensée: «Les écrivains américains sont trop influencés par leur propre culture de masse», ce qui aurait pour effet de tirer vers le bas la qualité de leurs œuvres. Et encore: «Les Etats-Unis sont trop isolés, trop insulaires. Les traductions y sont trop rares. Le pays, du coup, ne participe pas vraiment au grand dialogue de la littérature.»

• «On pourrait croire que le secrétaire général d'une académie qui aspire à la sagesse mais qui a écarté Proust, Joyce et Nabokov, pour ne citer que quelques oubliés du Nobel, nous épargnerait ses visions caricaturales», a répondu, toujours pour Associated Press, David Remnick, éditorialiste au New Yorker. «Et s'il se penchait plus sérieusement sur la scène littéraire américaine qu'il pourfend, il constaterait la vitalité de la génération des Roth, Updike et De Lillo et de celles d'écrivains plus jeunes, fils et filles d'immigrants, qui écrivent dans leur langue d'adoption, l'anglais. Aucune de ces pauvres âmes, jeunes ou âgées, n'a l'air détruite par les horreurs de Coca-Cola.»

• Pour Harold Augenbraum, responsable du National Book Awards, qui compte parmi les plus prestigieux prix littéraires américains, «les Etats-Unis ont épousé le concept de culture-monde par le biais de ses immigrants. Chaque génération d'écrivains, depuis le XIXe siècle, a recréé l'idée même de littérature américaine. Un phénomène que la France ou l'Angleterre découvrent maintenant que les immigrés commencent à prendre leur place dans ces traditions littéraires.»

• Pour le site Slate, les déclarations d'Horace Engdahl dénotent d'une ignorance profonde de la littérature américaine. Le journaliste retourne les critiques du Suédois. Les jurés du Prix Nobel auraient primé, par le passé, les auteurs américains (Pearl Buck en 1938, John Steinbeck en 1962) qui correspondaient à l'image qu'ils se faisaient de l'Amérique, «sérieuse, brute, anti-intellectuelle». Il y a bien eu une brève éclaircie, après la Seconde Guerre mondiale, durant laquelle des écrivains américains plus «sophistiqués» ont été honorés, William Faulkner en 1949 et Ernest Hemingway en 1954. Mais depuis le Nobel remis à Saul Below en 1976, seule Toni Morrison a été choisie. «A suivre les choix du Nobel, on pourrait croire que ces trente dernières années, l'Amérique a traversé une véritable sécheresse culturelle et non que sa culture et sa langue ont conquis le monde.»

• Le Monde pour sa part insiste sur la faiblesse des traductions en provenance des Etats-Unis. «La traduction se porte effectivement très mal. Le pourcentage perpétuellement cité d'œuvres traduites par rapport à l'ensemble de la production littéraire est de 3%. Or, il s'avère que le chiffre réel est beaucoup plus bas.»

Associated Press, agence de presse américaine fondée en 1846.

Slate magazine, magazine en ligne.

Le Monde, «journal de référence», créé en 1944 par Hubert Beuve-Méry. Le quotidien est diffusé à 344 000 exemplaires.