L'absurde selon Gotlib

Les animaux rigolos de la «Rubrique-à-brac» et les bistouquettes séditieuses de «L'Echo des savanes» pullulent dans «Les mondes de Gotlib», exposés dans le cadre de BD-FIL

Bienheureux ceux qui avaient 10 ans en janvier 1968 quand la Rubrique-à-brac est apparue dans Pilote. Car ils sont entrés de plain-pied dans le Royaume de l'Amusement, de l'Humour, de la Dérision, de l'Hilarité et de toutes ces sortes de choses.

Pour la première fois en France, Gotlib créait une bande dessinée sans héros. Adoptant une approche journalistique, il traitait de n'importe quel sujet à coups de «gags extrêmement raffinés, d'un humour glacé et sophistiqué». Il retroussait les contes de fées (ah, le vilain petit canard qui devint un vilain grand cygne...), se livrait à de désopilantes parodies cinématographiques, glissait du poil à gratter dans la littérature policière et du fluide glacial dans la zoologie.

Au milieu de ce bigntz, Isaac Newton concevait la théorie de la relativité en recevant des pommes, des citrouilles, des enclumes et des pélicans sur le crâne. Et, préfigurant le bug informatique, une coccinelle mettait son grain de sel dans les coins.

Le fameux crescendo gotlibien se tempérait parfois d'une nuance douce-amère, d'une tonalité plus métaphysique, plus poétique. Notamment dans l'inoubliable «Chanson aigre-douce» qui évoque une enfance à la campagne tandis qu'un orage gronde au loin. Quel orage?

Gotlib, c'était un nom rigolo, comme Zorglub, que les petits lecteurs dissociaient de la réalité du monde. Or, né à Paris le 14 juillet 1934, «tel un feu d'artifice», Marcel Gotlieb a porté l'étoile jaune dans son enfance, avant d'être placé à la campagne. Son père Erwin, émigré hongrois, a été déporté et assassiné à Buchenwald.

Se réclamant du magazine Mad, de Tex Avery, des Marx Brothers, de Lewis Carroll, l'œuvre de Gotlib allie la mélancolie de l'humour juif, la tarte à la crème du burlesque américain et la gouaille parigote.

Un magazine pour la jeunesse ne suffisait à contenir cette créativité. En 1972, Gotlib s'émancipe et lance L'Echo des savanes avec ses collègues Nikita Mandryka et Claire Brétecher. Plus de censure. Le retour du refoulé est violent. Stupeur des têtes blondes que trois poils au menton virilisaient en voyant M. Seguin s'accoupler à sa chèvre! Aujourd'hui, ces provocations paraissent un peu puériles. Il y a quarante ans, elles ont porté un coup fatal à la censure, joué un rôle essentiel dans la libération de la bande dessinée et de la pensée.

Elles témoignent encore d'une extraordinaire liberté de ton: de nos jours, le «God's Club», dans lequel Jupiter invite ses collègues Gaston Jéovah et Claude Allah à une petite sauterie, mettrait la rue à feu et à sang. Dans des récits plus psychanalytiques, comme La Coulpe, l'auteur exorcise ses angoisses; il invente notamment l'étoile jaune qui gicle comme un fleur de farces et attrapes.

En 1975, Gotlib fonde Fluide glacial, une pépinière à talents toujours active, met un slip à Gai-Luron, car le temps de l'innocence est clos, et, fatigué, cesse progressivement de dessiner pour se concentrer sur des activités éditoriales.

Mais son influence reste. De «Bon sang mais c'est bien sûr!» à «Râââh Lovely», ses expressions émaillent la langue française. Ses personnages sont gravés dans notre mémoire. Ceux «directly issus of the La Rubrick of the brack» (comme dit Tarzan dans un pastiche franglophone), mais aussi Hamster Jovial, le scout épris de pop music, Momo le morbaque, le morpion très pieux, Pervers Pépère, ou le vieux dégueulasse farceur. Sans oublier, bien sûr, Superdupont, incarnation suprême de la connerie cocardière.

C'est à cette œuvre éternellement jubilatoire que le Musée d'art et d'histoire du judaïsme à Paris, selon lequel «Marcel Gotlieb incarne le destin d'une génération de juifs européens dans l'après-Seconde Guerre mondiale», a rendu hommage au printemps dernier dans Les mondes de Gotlib, exposition reprise à Lausanne.
Publicité