L’académie du roi rebelle

Bartabas a fait revivre les écuries royales de Versailles en y fondant une compagnie qui mêle équitation classique et éducation artistique.

Le carrousel de huit lusitaniens crème semble s’achever dans le manège orné de grands miroirs. Tout d’un coup, sur une musique de Bach, s’élèvent les voix des cavalières qui accompagnent d’un chant mélodieux les dernières figures de leurs montures. Nous sommes dans le grand manège des écuries royales de Versailles que les écuyères de Bartabas font revivre par leur art.

Vidées de leurs chevaux depuis la Révolution française, les écuries du château de Versailles résonnent à nouveau du bruit des sabots depuis que Bartabas y a fondé en 2003 l’Académie du spectacle éques­tre. A la fois compagnie, école et laboratoire artistique, cette académie se compose de neuf écuyères et d’un écuyer, qui travaillent quotidien­nement l’équitation et une série de disciplines artistiques, telles que le kyudo (tir à l’arc japonais), l’escrime, le chant et la danse.

«Ici, je travaille sur mon accomplissement personnel», explique Emilie, 27 ans, en brossant «Grincheux», un criollo argentin. «J’ai fait du chant et j’ai toujours souhaité travailler dans le milieu ­artistique. Mais je suis également passionnée par les chevaux. Quand l’académie a ouvert ses portes, je n’avais pas le niveau. J’ai travaillé le dressage pour pouvoir y entrer.» Depuis trois ans, la jeune femme réalise son rêve de mêler formation artistique et équitation de haut niveau. Comme tous les membres de la compagnie, elle commence ses journées en montant les chevaux dont elle a la charge: un criollo argentin, un sorraia et un lusitanien crème, soit les trois principales races avec lesquelles travaille l’académie. Les chevaux sont travaillés ou sortis en promenade dans les jardins du château de Versailles, qui leur sont accessibles avant l’ouverture aux touristes. Carlos Pinto, cavalier de dressage, est là une fois par semaine pour donner des cours aux élèves. L’après-midi est consacrée aux autres disciplines artistiques. Celles-ci doivent permettre aux élèves de travailler sur eux-mêmes et de devenir ainsi de meilleurs ­cavaliers. «Toutes ces disciplines nous apportent des éléments que nous pouvons ensuite réutiliser à cheval», assure Emmanuelle, l’une des écuyères titulaires.

Dans les recoins des écuries, les écuyères chuchotent, s’aident à préparer les chevaux. L’académie fonctionne comme une troupe très soudée. Le geste souple et le regard sensible, Laure, ancien membre de Zingaro, le théâtre équestre fondé par Bartabas, évoque l’esprit de corps qui règne ­entre les murs épais des écuries royales. «Quels que soient notre niveau ou notre ancienneté, nous nous retrouvons tous en cours de chant avec nos défauts et nos ­qualités. Il y a beaucoup de bienveillance entre nous. A notre époque où les relations humaines ne sont pas forcément évidentes, la vie de groupe est très riche.» Tous les membres de la troupe vivent dans des mobile homes sur un terrain non loin des écuries. Ceux qui n’arrivaient pas à s’intégrer dans la troupe l’ont quitté. Le collectif est roi.

Atypique et très féminine, l’académie a parfois subi les railleries des hautes écoles européennes. Critiques que balaient les écuyères. «On n’a pas à rougir de notre niveau technique, réagit Emmanuelle. Beaucoup de nos chevaux font le changement de pied au temps, la pirouette, piaffent… Nous ne sommes pas seulement des filles avec des cheveux longs sur des chevaux blancs. Nous travaillons dur pour essayer de montrer quelque chose de propre.»

Le week-end, le grand manège ouvre une séance de travail au public et donne un spectacle le soir. Très représentative de l’esprit que Bartabas a voulu insuffler dans ce lieu, la représentation mêle dressage pur et disciplines artistiques. «Les dresseurs classiques perpétuent une tradition à travers des gestes, en ne s’autorisant pas à être très expressifs. Nous, nous essayons de réinterpréter la haute école pour en faire quelque chose de plus contemporain qui rappelle la danse», dit Emmanuelle. Des mouvements insolites, des passages à pied, des instants oniriques révèlent la marque de Bartabas. Les montures de l’académie dévoilent leur fonction au fil du spectacle. Les criollos sont assignés à l’escrime à cheval, les sorraias sont présentés aux longues rênes et les lusitaniens brillent en dressage. Quelques autres chevaux complètent la troupe, comme ce quarter horse qui tourne inlassablement sur lui-même pendant une scène d’escrime.

Tous les spectacles se déroulent dans le grand manège, dont un tiers a été aménagé en gradins d’une capacité d’environ 500 places. La structure est de bois afin de pouvoir restituer le lieu dans son état originel. Les écuries, grandioses, revivent à travers le regard clair des lusitaniens à l’allure si baroque. Mais l’académie équestre n’occupe qu’une petite partie des écuries construites pour loger royalement les quelque 600 mon­tures de Louis XIV. Et Bartabas aimerait d’ores et déjà s’étendre.

L’esprit moderne de l’académie pourrait contredire le caractère traditionnel du lieu. Le premier projet de faire revivre les écuries royales, dirigé par Michel Henriquet, visait d’ailleurs à perpétuer la tradition à travers une équitation classique. Mais si la ­démarche de Bar­tabas n’a pas de motivation histo­rique, son académie ressemble étrangement à ce que fut l’école des pages fondée en 1682 par le Roi-Soleil afin de former les jeunes nobles: «Sans le vouloir, on rejoint plus profondément la tradition que si on avait fait une reconstitution historique en plumeau. On apprenait ici à monter à cheval, à chanter, à faire de la musique et de l’escrime comme nous le faisons aujourd’hui d’une manière plus démocratique. Je pense que la présence de l’académie se justifie vraiment ici.»