L’Allemagne au petit bonheur

Berlin est tendance, mais quid de l’Allemagne? Il existe mille raisons d’aimer ce pays aux charmes discrets et injustement méconnus, témoigne Yves Petignat, correspondant du «Temps» à Berlin depuis cinq ans

C’est par une Currywurst que nous avons fait connaissance. A Düsseldorf. J’en avais commandé une. Le type de l’Imbissbüde m’en a servi deux. J’en ai offert une à mon voisin. «Alexander», s’est-il présenté. Patron d’un petit bureau d’ingénieurs. Il a payé les bières. C’est ainsi que nous avons échangé sur le monde et l’Allemagne. La Currywurst rend sociable. La troisième bière bien plus encore. Pendant un moment nous n’avons rien dit. Depuis la terrasse qui domine le Rhin, chacun de nous laissait filer ses pensées sur les eaux noires et luisantes du fleuve. «Je crois que le Rhin remonte son cours. Peut-être même jusqu’en Italie. Nous devenons méditerranéens», a dit Alexander. «Peut-être, j’ai dit, c’est sans doute l’effet de la sauce tomate sur la saucisse.» En fait c’était du ketchup, la société allemande s’est américanisée.

Il y avait surtout la douceur de cette soirée du 6 décembre. Nous étions sur la rue. Je voyais bien où Alexander voulait en venir. Depuis la réunification, l’Allemagne a parachevé son «long chemin vers l’Occident». C’est le sous-titre de l’Histoire de l’Allemagne des XIXe et XXe siècles d’Heinrich A. Winkler. La République de Berlin a repoussé toujours plus à l’est les «limes», la frontière entre les mondes germanique et romain qui courait le long du Rhin, si on résume l’historien. La vieille Allemagne prussienne, celle de l’Etat autoritaire incarné jusqu’à sa chute par l’ex-RDA, celle de la soumission du citoyen à l’administration, la société appliquée et travailleuse, que l’on disait rigide, souvent pesante même du temps de l’Allemagne de l’Ouest, a achevé sa mue. Elle est sortie de son cocon.

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Je me souviens du Berufsverbot, l’interdiction professionnelle qui frappait, en Allemagne de l’Ouest, les instituteurs gauchistes, des lois restreignant les libertés individuelles pour lutter contre le terrorisme de la Rote Armee Fraktion, de la gifle de Beate Klarsfeld au chancelier Kurt Georg Kiesinger, chancelier d’un Etat qui peinait à se dénazifier. Aujourd’hui, une pétition pour interdire de censurer Internet au prétexte de la lutte contre la pédophilie a déjà recueilli plus de 100 000 signatures. La liberté protégée par la Constitution l’emporte sur les menaces agitées par le Ministre de l’intérieur.

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«Ça y est, cette fois ils y sont arrivés, les Allemands sont champions du monde de la spontanéité. C’est le peuple le plus décoincé de la terre, le plus cool», me suis-je enthousiasmé un soir. Un moment inoubliable que cette 91e minute du match entre la Mannschaft et la Pologne, en cette soirée du Mondial de foot, en juin 2006. Juste avant le but libérateur allemand. Soudain la caméra se fixe sur la chancelière. La première femme à diriger l’Allemagne. La femme la plus puissante du monde. Elle est alors à tu et à toi avec George W. Bush, Jacques Chirac et Tony Blair. Elle est là, elle remplit tout l’écran. Elle a douze ans, c’est das Mädchen, la gamine, on l’a retrouvée. Le pouvoir ne l’a pas changée. Elle vit le match avec son visage, avec son corps. D’abord elle se penche légèrement en avant, la bouche grande ouverte, le cri retenu dans la gorge, les yeux à demi fermés, les mains écartées comme pour contrôler elle-même le ballon jusqu’au fond des filets. C’est raté. Mais elle est ravie, elle bat des mains, exulte. Elle cherche à partager son émotion autour d’elle. Mais elle ne croise que des regards vides, autistes, officiels.

Je ne crois pas qu’on ait vu une seule fois Nicolas Sarkozy abandonner à ce point le contrôle sur lui-même. Voilà pourquoi on peut et doit aimer l’Allemagne. A cause de la joie enfantine de sa chancelière dans un match de foot.

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On doit aussi aimer l’Allemagne parce que sa jeunesse s’est libérée. Débarrassée de la chape de plomb morale, du poids de la culpabilité que faisaient peser sur elle les crimes des grands-parents. Bien sûr, le passé est toujours là. Il surgit sous chacun de nos pas à Berlin. Un pavé de métal devant la porte de l’immeuble pour rappeler l’assassinat d’une famille juive, les 2711 stèles de béton du Mémorial de l’Holocauste, sur les lieux du crime, le long ruban de double pavage sur le tracé du Mur. «Les nouvelles générations sont responsables pour que cela ne se reproduise plus, mais pas coupables», a dit l’ex-chancelier Ger­hard Schröder lors du 60e anniversaire de la libération d’Auschwitz. On ne peut pas éternellement vivre dans la mauvaise conscience.

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Jusqu’ici le patriotisme s’affichait avec gêne. Comment pouvait-on être Allemand? Et voici qu’en cet été 2006, celui de la fête du Mondial, le drapeau noir rouge et or devenait un objet de culture de masse. Un signe de ralliement. Sur les joues des filles, en pagne, en sari, ou en savants drapés. Au moment où le président des instituteurs proposait de supprimer l’enseignement de l’hymne national à l’école. Un symbole de la culture dominante, selon lui.

Les intellectuels n’ont pas eu le temps d’en débattre entre eux. Pas de grandes émissions sur les dangers du nationalisme. La rue n’a même pas envoyé balader les éternels maîtres à penser. Elle les a ignorés et a planté le drapeau sur les voitures. Un patriotisme décontracté, décomplexé. Simplement l’envie d’être comme tout le monde. Les Allemands s’émancipent. Ils veulent penser par eux-mêmes.

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C’est l’affirmation d’une société non élitaire, du moins en apparence. Car le fossé entre riches et pauvres s’élargit. Pourtant, on peut, le même soir, partager une Kölsch, la bière de Cologne, avec un patron de la Deutsche Bahn, un footballeur professionnel de Bochum et une mère de famille qui attend le train pour Hoyerswerda. Tous autour d’un boit-debout de la Ständige Vertretung, la brasserie berlinoise qui cultive la nostalgie de l’ancienne capitale, Bonn. J’ai appris d’un coup que DB avait vendu le jour même deux locomotives de manœuvre aux CFF, que le joueur de Bochum espérait être transféré à Berlin et qu’avec un salaire de 1200 euros on pouvait vivre si on se donnait de la peine.

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Aussi étonnant que cela puisse paraître pour un peuple qui construit des voitures «comme s’il s’agissait toujours de prendre Stalingrad», selon l’ami Frank, il y a une légèreté allemande. Pour autant que l’on ne résume pas la chanson au groupe de heavy metal Ramm­stein. L’humour pétillant de la chansonnière Jeannette Urzendowsky avec sa Berliner Schnauze, sa gouaille berlinoise; la satire corrosive et anarchiste de Harald Schmidt, l’animateur de télé le mieux payé d’Europe; l’intelligence légèrement ironique de Daniel Kehlmann dans Les Arpenteurs du monde, l’atmosphère enfumée du bar Gainsbourg à Savigny Platz, Berlin-Ouest. Oubliés le Hambourgeois coincé, le Berliner Muffel, le grognon berlinois; il n’y a plus que les touristes qui râlent. Trop de fêtes devant la Porte de Brandebourg, on ne peut plus faire de photos.

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L’Allemagne est tendance. Mais c’est surtout Berlin, la ville innovante et créatrice, Berlin non-conformiste. Une ville jamais achevée, qui se construit et se déconstruit. Ce n’est pas nouveau. Derrière ses façades bourgeoises et un peu lourdes, il y a toujours eu un monde en ébullition. Autrefois on parlait de cosmopolitisme, c’est aujourd’hui le brassage de la société multi-kulti. Il y a dans l’ancienne capitale prussienne «cet air nerveux, perpétuellement tremblant, qui agit sur les gens comme de l’alcool ou de la morphine, excitant, vivifiant, mortel. L’air de la Weltstadt». Voilà ce que Conrad Albertis écrivait en 1889 déjà.

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On est épaté par l’incroyable vaisseau culturel que Hambourg a commencé à construire sur son port. L’Elbphilharmonie des architectes suisses Herzog et de Meuron. Une proue de navire transparente qui semble s’enfoncer vers le large. Et d’où l’on pourra mesurer l’activité de l’économie mondiale au rythme des arrivées et départs des immenses porte-conteneurs. Cette Allemagne ambitieuse, entreprenante, championne du monde des exportations, capable, comme dans le grand port de l’Elbe, de collecter 50 millions d’euros pour la culture auprès des citoyens, cette Allemagne, capable de se relever malgré 5 millions de chômeurs, nous sidère.

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Mais, dans le fond, l’Allemagne que nous aimons tous est plus secrète. C’est celle de la Gemütlichkeit, des royaumes intérieurs, des Habseligkeiten, trois fois rien, les quelques objets auxquels je tiens, trois photos et une valise pour ceux qui fuyaient le régime de RDA, un peu de bonheur au creux de la main.

Un album de Max et Moritz ou l’Indien Winnetou, les Schrebergarten, les jardins familiaux, un pain d’épice du marché de l’Avent. Je ne connais pour ma part pas de délectation plus complète et plus simple qu’une saucisse blanche dégustée un matin d’automne sous les marronniers de Viktualienmarkt, à Munich. Sauf peut-être ces quarts d’heure de paix passés quelques fois en fin de journée dans une église allemande avec Bach pour tenir conversation. Il y a beaucoup de petits bonheurs en Allemagne. Mais ils sont discrets.