Pourquoi La Cerisaie d'Anton Tchekhov passionne-t-elle toujours? On a beau l'avoir vu montée ces dernières années par la Genevoise Agnès Maritza Boulmer à la Comédie, par le Vaudois Denis Maillefer au Théâtre du Loup à Genève, par Alain Françon surtout à la Comédie-Française (un spectacle magistral, avec Catherine Ferran dans le rôle de la maîtresse des lieux, Lioubov, Andrzej Seweryn dans celui de son frère Gaïev), on l'attend toujours.

Est-ce sa trame qui touche tant? L'impérieuse Lioubov revient chez elle, à la Cerisaie, le domaine où elle a grandi, rêvé, espéré. Elle a voyagé aux basques d'un amant, elle s'est ruinée, elle est prête à l'inconcevable, vendre aux enchères la propriété, ce territoire hanté par les ancêtres, ce jardin miraculé où elle et son frère Gaïev ont fomenté tant de complots pour rire. Ses filles, ses amis, ses voisins, tous voudraient empêcher l'inéluctable, tous voudraient que la Cerisaie fleurisse encore pour leur bonheur. Lopakhine, lui, a d'autres vues. Ce fils de moujik connaît la famille, sa pusillanimité, son inaptitude à l'action. Il est entreprenant, dur en affaires: c'est lui qui raflera la mise.

Il y a la trame donc. Il y a surtout, comme souvent chez Tchekhov, un art de l'entre-deux. La Cerisaie balance, comique sur les bords, tendre en son cœur, caustique selon l'humeur. Seule certitude, elle exige des acteurs qui ont le goût de l'incertitude. Au Théâtre des Amis, le metteur en scène Raoul Pastor a réuni une distribution qui a priori allie subtilement détente printanière et cuirasse d'automne. Véronique Revaz incarne Lioubov, Vincent Aubert joue son frère Gaïev, Raoul Pastor est Lopakhine. A propos de sa Cerisaie, Tchekhov aurait dit: «Vous savez, je voudrais qu'on me joue d'une façon toute simple, primitive… […] Une chambre… sur l'avant-scène, un divan, des chaises… Et puis de bons acteurs qui jouent… C'est tout…»