Difficile, la langue allemande? C’est ce qu’on dit aux néophytes pour qu’ils ne se découragent pas. C’est vrai, le sérieux linguistique allemand se traduit par un amour immodéré pour les règles. La valse des terminaisons et des déclinaisons, les contours et les détours d’une syntaxe aussi tortueuse que rigoureuse… Mais attention de ne pas enfermer l’allemand dans ce qu’il a de plus repoussant. La langue de Goethe a aussi ses vertus ludiques en ce sens qu’elle assemble des mots comme des legos. Contrairement à l’anglais où le mot composé est réel et précis, l’allemand met côte à côte des concepts, elle relie des abstractions. Le résultat étonne: une samba de mots à peu près intraduisibles mais au formidable pouvoir évocateur. Une invitation au voyage à travers l’âme allemande, comme le racontent les deux auteures d’un traité sur les sentiers de la langue allemande (*). Petit aperçu largement inspiré de cet ouvrage érudit et distrayant.

Selon un cliché largement répandu, l’Allemand se comporte comme s’il a toujours raison. Inflexible, têtu, réfractaire au compromis, il a la profonde conviction de la justesse de ses propos. Les Allemands eux-mêmes appellent Rechthaber ces individus qui veulent toujours avoir raison (Recht haben). La langue allemande varie les combinaisons pour désigner les attitudes de supériorité.

Le Besserwisser sait tout mieux que les autres. Ceux qui ont vécu en Allemagne ont vite appris à leurs dépens que le fonctionnaire est, par définition, un Besserwisser. Pas moyen d’échapper à la foudre de son regard humiliant.

Le Selbstgerechtler est imbu de lui-même.

Le Wichtigtuer se donne des airs d’importance. La réunification allemande a enrichi la famille des mots désignant ceux qui savent tout: le plus célèbre n’est autre que le Besserwessi, l’Occidental qui sait tout mieux que les autres. La Société pour la langue allemande l’a désigné mot de l’année en 1991, juste après la réunification. Besserwessi désigne ces Allemands de l’Ouest qui se sont installés dans l’ex-Allemagne de l’Est pour y occuper des postes de direction et ont imposé aux Ossis, ceux de l’Est, leur façon de voir, leur mode de vie, leurs tics et leurs valeurs.

En Allemagne, quand la journée de travail s’achève, elle s’achève vraiment. «Feierabend!»: Les stylos tombent, les lumières sont éteintes, les bureaux sont désertés. Le repos du soir est sacré. «Feierabend!»: c’est aussi le cri que pousse l’employé du supermarché qui vient de fermer sa caisse et vous signifie, que, non, il ne tippera pas vos achats; que, oui, l’heure de fermeture a sonné. Vous perdez votre temps à insister. Mieux vaut aller boire une bière au Biergarten, ce jardin des délices si prisé par les Allemands, peut-être le lieu où s’exprime le plus authentiquement la convivialité allemande. Feierabend, dont les exégètes ont mis à jour les racines religieuses, a longtemps été relié à un proverbe: «Ohne Fleiss, kein Preis» – Pas de récompense sans application. Sous le régime nazi, la tradition du Feierabend contribua à renforcer les modèles de discipline, de méticulosité et d’empressement dans le travail. Hitler donna ce nom à un organisme de loisirs destinés aux travailleurs. Plus tard, certains ont vu dans le Feierabend une métaphore de l’Etat social allemand devenu si généreux et si peu exigeant envers les individus. Plus récemment, des auteurs ont poussé loin l’extension sémantique de ce cher Feierabend, le reliant aux lourdes pesanteurs qui handicaperaient l’économie allemande: la codécision des travailleurs; le temps de travail réduit à 35 heures avant que la France y vienne; les sérieux obstacles aux licenciements. Mais l’Allemagne se modernisant, une loi a fini par assouplir l’ouverture des magasins. Elle stipule, noir sur blanc, que «quiconque entre dans un magasin avant l’heure de fermeture a le droit d’être servi»… Un attentat contre le Feierabend

Après la guerre perdue, dans un pays en ruines, les Allemands voulurent d’abord vivre, reconstruire et ne pas se souvenir. Puis quand le pays commença à se redresser vint le temps de l’examen de conscience. Le concept qui se traduit par l’expression interminable Vergangenheitsbewältigung remonte à la fin des années cinquante. Les Allemands entamèrent leur «confrontation avec le passé pour le maîtriser, c’est-à-dire le dépasser». Ils entreprirent ce patient travail de mémoire avec la rigueur qui leur est propre. Pendant de nombreuses années, il n’y eut pas une édition du Spiegel sans un article renvoyant aux responsabilités nazies dans la grande catastrophe. Pas une semaine sans une émission de télévision consacrée à Hitler et sa clique. Une catharsis collective, douloureuse mais rédemptrice. Le temps passe, la perspective change. Depuis que l’écrivain Günter Grass a rompu le tabou avec son livre «En crabe» (2002), le thème des victimes allemandes de la guerre s’est imposé. Le sort de millions de réfugiés allemands fuyant devant les troupes soviétiques ivres de vengeance est devenu un motif dominant de la Vergangenheitsbewältigung. Jamais la responsabilité première des nazis n’est mise en doute. Mais une relecture nuancée de l’histoire trie entre faillite collective et destins individuels. Les jeunes Allemands, eux, ne se sentent pas concernés parce que leurs grands parents ont fait. Ils ne veulent pas juger, ni culpabiliser. Mais ils tirent une leçon: toute agression militaire est mauvaise. De là un pacifisme granitique, inoxydable.

Une plaisanterie court sur la réunification allemande: «Nous sommes un peuple», dit un Allemand de l’Est. «Nous aussi», réplique un Allemand de l’Ouest. La joie spontanée des retrouvailles lors la fameuse nuit de la chute du Mur, le 9 novembre 1989, n’a pas fait illusion très longtemps. Helmut Kohl a peut-être envoûté les Allemands en proclamant: «Wir sind ein Volk!». Mais l’émotion collective s’est consommée en quelques jours. Il est vite devenu évident que la réunification allemande ne serait pas un mariage d’amour mais bien une Zweckgemeinschaft, une union d’intérêt. Le concept n’est pas péjoratif. Il exprime tout simplement une association dictée par une convergence d’intérêts. Ni plus, ni moins. Beaucoup plus tard, au tournant du millénaire, un nouveau mot a surgi: Ostalgia – l’ostalgie. Le concept décrit une forme de nostalgie de la situation d’avant la chute du Mur, d’avant die Wende, le tournant. L’ostalgie ne signifie pas que les Allemands de l’Est aspirent au retour en arrière. Comme l’explique l’écrivain de Berlin Est Christa Wolf, le néologisme exprime plutôt «une réappropriation de sa propre biographie».

On sait la considération sans limite que les Allemands portent à la pensée (das Denken). La langue allemande se devait d’honorer l’acte fondamental qui distingue l’homme de l’animal. Les variations ont donné le Vordenker (celui qui pense avant les autres, le précurseur), le Nachdenker (celui qui pense après, le réfléchi), le Umdenker (celui qui change d’avis), le Mitdenker (celui qui est capable de s’associer aux pensées des autres). Le néologisme Denkanstoss mérite aussi d’être signalé: on désigne ainsi une incitation à réfléchir qui a presque des allures de coup-de-poing; c’est le déclic qui débloque une situation paralysée. Traditionnellement, quer – c’est-à-dire de travers, transversal, à l’envers – ne signifie rien de bon en allemand. Associer quer à das Denken éveille aussitôt la suspicion. Le Querdenker fut longtemps, pour l’Allemand moyen, celui qui pensait à sa manière, sans suivre les autres; un personnage qui inspire la méfiance. Ainsi, après la guerre, le terme fut longtemps réservé à une petite minorité d’intellectuels dérangeants qui refusaient les schémas autoritaires et dominants de la société allemande. Le mot fut même longtemps ignoré des dictionnaires. Quand, en 1991, le Duden l’intégra, c’était, ô surprise, avec la définition valorisante suivante: «individu pensant de manière personnelle, autonome et originale». Désormais, les Querdenker sont les favoris des médias. Des entreprises se sont associées pour financer ensemble une Querdenkenakademie qui met à son programme des cours sur des thèmes comme «innovation et rébellion». La prime à l’originalité, c’est nouveau. C’est indubitablement le signe d’une Allemagne enfin décontractée, débarrassée de sa culpabilité et de ses pesanteurs.

L’amour, le fait d’être à deux et de s’enfermer dans un monde où seul l’autre compte est un comportement universel. Mais sans doute fallait-il la langue allemande pour capter l’essence même de cette dualité. Les Allemands ont donc forgé Zweisamkeit. La résonance avec Einsamkeit, la solitude, renvoie à ce sentiment du couple d’être seul au monde, mais justement à deux, en couple. Par métaphore, la Zweisamkeit trouve une application politique. Quand par exemple il s’agissait de décrire la relation particulière entre George W. Bush et Toni Blair: les deux étaient isolés dans leur intention fusionnelle d’entrer en guerre contre l’Irak.

(*) Francesca Predazzi, Vanna Vannuccini, «Petit voyage dans l’âme allemande», Grasset, 2007