Dans l’antre de la bête MCG

Elections Depuis dix ans, le Mouvement citoyens genevois continue inexorablement de progresser

Nébuleuse mais structure pyramidale, le parti est toujours porté par un seul homme: Eric Stauffer

Face obscure du parti, l’homme est la meilleure arme de son conseiller d’Etat Mauro Poggia

«Moi, quand je vois un 04 ou un 06, je réponds que nous n’avons pas de place de travail disponible.» Voilà la réponse que donne Rui Oliveira, conseiller municipale sortant à Vernier, et surtout responsable des ressources humaines dans une société de déménagements, lorsqu’on l’interroge sur le processus d’engagement des travailleurs frontaliers dans son entreprise. «Et vous ne rencontrez pas des difficultés à embaucher des travailleurs résidents à Genève?», questionne-t-on. «Non. Le chômage nous fournit toujours des candidats. Alors c’est vrai, il y a à boire et à manger, mais on fait avec.»

Si notre attention s’est portée vers ce candidat, un jour d’assemblée générale, c’est qu’il porte à même la peau la signature de son parti: le Mouvement citoyens genevois. A la question de savoir s’il s’agit d’un vrai tatouage, l’homme rétorque instantanément: «Vous trouvez que ça a l’air d’un faux?» [Silence.] C’est donc vrai. Sur son avant-bras (mais sous une montre rococo qu’il porte exclusivement lors de tout rendez-vous professionnel), trois lettres marquent à l’encre indélébile son appartenance à cet acteur désormais incontournable de la politique genevoise: le M.C.G.

Parler de nous à tous prix

Cette nébuleuse de profils dont on peinerait presque à distinguer ce qui les unit, ce mouvement à la structure pyramidale au-dessus duquel trône toujours Eric Stauffer, c’est le parti que Le Temps a décidé de suivre de l’intérieur pendant plus de deux mois, à l’aube d’élections municipales dont le premier tour se jouera le 19 avril. L’occasion de s’infiltrer dans les rouages d’une stratégie qui n’a rien d’amateur, ce que d’aucuns supputent, et d’un parti, qui a appris depuis dix ans à donner les réponses que ses électeurs, toujours plus nombreux, souhaitaient recevoir.

Contacté au début de l’année, le président du parti Roger Golay accepte d’ouvrir toutes les portes de son parti – que ce soient dans les réunions du bureau directeur ou lors des séances de la députation MCG – sans aucune espèce de résistance, ni conditions particulières. «Nous n’avons pas de problème avec la transparence», vante celui qui représente, seul, la voix du parti contestataire à Berne. Ce que le conseiller national ne dit pas, c’est le cofondateur du parti Eric Stauffer qui l’énonce: «Que l’on parle en bien ou en mal du MCG n’a aucune importance. L’important, c’est que l’on parle de nous». Au terme de l’exercice, seul un membre du MCG exigera que ses propos soient passés sous silence pour s’éviter, dit-il, des conflits avec son employeur. Ce sera fait.

Dans l’antre du parti

Mardi 31 mars, 19h30, le bureau directeur – une dizaine de personnes composée d’une seule femme absente ce soir-là – se réunit comme à l’accoutumée au premier étage du restaurant le «New-Navy Syracuse» niché en contrebas de la place du Bourg-de-Four dans la Vieille-Ville genevoise. Dans une pièce calfeutrée et impérméable aux oreilles qui traînent, Roger Golay ouvre la séance pendant que le chef de groupe et policier Jean-Marie Voumard se recoiffe. Ce soir-là, le photographe du Temps sera des leurs, cause probable de l’apparition d’Eric Stauffer qui s’était pourtant déclaré absent en début de journée. La bête politique n’a jamais caché son amour des projecteurs.

Roger Golay, lui, maîtrise la réunion comme on gère des troupes. Les seuls énergumènes que cet ancien président de l’Union genevoise du personnel du corps de police n’arrive pas à faire taire sont le conseiller municipal lusitanien Carlos Medeiros et le député napolitain (de mère) Eric Stauffer. «Lorsqu’il hurle, j’exécute», plaisantera à peine un peu plus tard Raphaël Coudray, président de la section MCG d’Onex. C’est dans cette commune suburbaine qu’Eric Stauffer occupe le seul siège d’exécutif communal que détient le mouvement mais surtout c’est la ville où le MCG et son slogan «zéro frontaliers» ont fait le plus parler d’eux.

Entre des fondues moitié-moitié pour les uns et la première commande d’une vodka Red-Bull pour un autre (il est 21 heures), Eric Stauffer brise un premier secret de fonction (dit-il), celui du nombre de plaintes reçues par la mairie suite aux affiches du parti. «La commune n’a reçu que six lettres de protestation, alors que l’affiche du spectacle de Christophe Alévêque [ndlr, mettant en scène Jésus et Marie-Madeleine intitulé «2000 ans de mensonge»] a essuyé beaucoup plus de réclamations.» «Qu’importe si ces affiches nous ont valu quelques critiques, on a gagné une émission d’Infrarouge», se gausse Raphaël Coudray, pour qui la prestation de son conseiller d’Etat Mauro Poggia fût excellente. «Grâce à elles, nous avons lancé la campagne», assène pour sa part Carlos Medeiros. Le MCG ne se cache pas d’utiliser les mêmes cordes communicationnelles que l’UDC au niveau fédéral. Quitte à grossièrement forcer le trait.

Eric Stauffer, qui vient déjà d’éteindre sa deuxième cigarette, prend la parole pour rappeler les ambitions électorales du parti. A savoir la conquête des exécutifs pour mieux assurer la pérennité de la machine politique qu’il a enfantée. «Pour accéder à ces sièges, il faudra drainer des voix au-delà du socle de base du MCG. Il faudra aller chercher des électeurs modérés et mener une campagne po-si-tive!» s’enflamme le leader devant une assemblée médusée. «Voilà pourquoi notre nouveau slogan «Onex, 100% de compétences locales», a été lancé dans la commune.» Ce message en deux temps, le notable Stauffer y avait fait appel en 2011 pour accéder, sans l’once d’un soutien des autres partis, à la mairie d’Onex.

Etendre son pouvoir

Asseoir le pouvoir du parti – «pour mettre en œuvre sa politique», s’empresse toujours de préciser le MCG – ne passe pas uniquement par la conquête des communes. Après l’accession de Mauro Poggia au gouvernement genevois, c’est aussi les élections fédérales 2015 qui se discutent. Un rapprochement avec la Lega de feu Giuliano Bignasca est évoqué par Eric Stauffer qui annonce avoir déjà pris rendez-vous avec le parti populiste tessinois. «C’est peut-être l’occasion de créer un groupe parlementaire. Ce sera difficile mais envisageable.» L’accueil de la proposition est glacial. Roger Golay, apparemment gêné par notre présence, tempère: «Je n’y suis pas favorable. Il vaut mieux rester avec l’UDC, qui dispose, elle, d’une véritable machine derrière elle». La discussion n’ira pas plus loin ce soir-là. Et pour cause, le MCG aura bel et bien besoin des démocrates du centre pour espérer placer les siens au second tour le 10 mai, date des élections administratives.

Outre l’UDC, c’est de l’argent sonant et trébuchant dont semble avoir besoin le MCG pour mener à bien sa campagne municipale. D’autant plus que 200 000 francs ont d’ores et déjà été injectés dans les affiches, les journaux et les dépliants du parti, affirme son secrétaire général François Baertschi. Un montant pourtant peu important si l’on le rapporte aux recettes du parti en 2014, soit 834 000 francs. «Il faut consacrer nos ressources là où l’on peut gagner des sièges, comme Roger Golay à Lancy ou Thierry Cerutti à Vernier», lance Eric Stauffer. «On ne va pas miser sur des tocards en queue de peloton», renchérit Roger Golay, suscitant quelques sourires jaunes sur le faciès des candidats à la mairie de la ville de Genève. Dans les réunions ou sur les stands, les élus du parti n’ont jamais songé à enrober les expressions.

Si l’organisation d’une soirée électorale pour récolter des fonds est balayée par le comité directeur, plusieurs voix proposent de multiplier les actions «proches des gens» pour conquérir les électeurs. «A Onex, par exemple, nous avons lancé deux pétitions pour s’opposer à la suppression de la livraison des colis par la poste «à l’étage», explique Raphaël Coudray. C’est aussi une façon de convaincre les gens que nous ne sommes ni des fachos ni des braillards. Ces pétitions, les gens les signent spontanément, même s’il y a notre logo en haut à gauche de la feuille», milite le candidat comme pour rappeler que le chemin vers la notabilité est encore long.

Sermons et cotisations

Huit jours plus tôt, le MCG tenait son assemblée générale annuelle dans une petite salle située au fond d’une petite zone industrielle carougeoise. Quatre-vingts adhérents sur les 1361 membres que dénombre le mouvement avaient fait le déplacement. La rapporteuse des comptes précise que 400 d’entre eux n’ont pas payé leurs cotisations. Le malaise est palpable dans une assemblée dont on peine à distinguer l’opulence des membres qui la composent. «Renvoyer un rappel pourrait les pousser à quitter le parti, temporise Roger Golay. Ce sont tout de même des électeurs.» Classe populaire ou sans-emploi, écorchés ou enfin écoutés, les militants semblent le plus souvent animés de revanche vis-à-vis d’une vie qui les a laissés tomber. Les cotisations annuelles du parti (60 fr.) ne seront pas augmentées ce soir-là. «C’est le parti du peuple, hein?», nous adresse un militant.

Puis au tour d’Eric Stauffer de galvaniser l’audience. Au royaume du MCG, il est le seul à oser mugir dans le micro. Chauffeur de salle né, l’homme revient sur la génèse de son enfant. Un enfant qui a vu le jour le temps qu’il aura fallu à Georges Lettelier, un ancien UDC fâché, pour mettre 100 000 francs à disposition du parti rival naissant. En 2005, le MCG était déjà un enfant qui avait soif de revanche.

Roger Golay, Eric Stauffer puis Mauro Poggia se succèdent tour-à-tour pour motiver les troupes à occuper le terrain en cette veille d’enjeux communaux. Manière de voter («Une liste vierge et des candidats MCG»), appel à la famille, aux amis et collègues, présence sur le terrain («Un parti ne pousse pas très haut s’il n’a pas des racines bien profondes.») sont martelés autant de fois que nécessaires. Le conseiller d’Etat, lui, rappellera que «même si l’on mettait tous les chômeurs au travail, nous aurions besoins des frontaliers». Les applaudissements suivent. A l’heure où ces lignes s’écrivent, on ne sait toujours pas si ces acclamations étaient dédiées aux travailleurs frontaliers, ou aux chômeurs qui retrouveront un emploi, «grâce» au MCG. Seule certitude, la cérémonie s’est close avec un Cé qu’è lainô, hymne de la République et Canton de Genève.

Cette rue qu’il faut occuper

Changement de décor. La rue. Celle que le parti ne cesse d’occuper avec une régularité déconcertante. A Vernier, deuxième ville du canton remportant le triste record du taux de chômage le plus élevé à Genève, les militants MCG s’activent depuis le mois de février à délivrer leur bonne parole dès l’aurore aux arrêts de bus, devant les offices postaux ou lors des assemblées d’associations de la commune. Ce matin-là, un jour de semaine au coeur du complexe immobilier du Lignon, proche du centre commercial, le MCG est la seule formation à avoir monté un stand. Rien de bien conséquent: deux affiches collées sur des cartons, une bonbonne de gaz pour gonfler des ballons tant convoités par les enfants et une distribution systématique de stylos, qu’un donateur anonyme a offert au parti.

Les visages des deux candidats MCG à l’exécutif, Ana Roch et Thierry Cerutti ainsi que l’ex-UDC désormais indépendant Stéphane Valente, sont marqués par un réveil trop précoce et une campagne qui a débuté il y a trop longtemps. La fatigue ne les empêche pourtant pas de sourire.

Dans ce quartier très populaire, l’accueil qui leur est réservé n’est pas le même qu’il y a quatre ans. «Avant, on nous traitait de fachos, se souvient André Sotomayor. Aujourd’hui, les gens semblent mieux comprendre notre discours», assure le conseiller municipal sortant. Un discours qui s’est pourtant infléchi depuis. A l’époque, les slogans du parti étaient moins nuancés. La formule «Genevois d’abord, frontaliers assez!» laissait volontairement cours à l’imagination de l’électeur voulant soutenir un parti qui défend les Genevois au passeport suisse contre le travailleur frontalier au passeport français. Une interprétation que ne partage pas Ana Roch: «Ce sont les médias qui n’ont pas voulu comprendre notre message, dit-elle. Nous avons toujours défendu les résidents de notre canton, quelle que soit leur nationalité».

D’origine espagnole, arrivée à Genève à l’âge de 8 ans, Ana Roch concède employer un seul travailleur frontalier au sein de l’entreprise familiale dont elle est co-administratrice avec son père et son frère. «Mais c’est après son engagement que notre employé a décidé de rejoindre son amie en France voisine, s’empresse-t-elle de préciser. Moi, je forme tous mes apprentis même s’il serait économiquement plus intéressant d’engager directement des gens de l’autre côté de la frontière.»

La discussion est soudainement interrompue par une femme refusant de prendre le tout-ménage que lui tend la candidate à l’exécutif. «Je suis Bâloise, vivant en France. Et je n’aime pas la manière dont vous stigmatisez les frontaliers dont je fais aujourd’hui parti», vitupère-t-elle en ajoutant qu’on lui «casse ses rétroviseurs» depuis que son véhicule arbore des plaques françaises. Ayant tourné les talons, Ana Roch commente: «Quand on habite en France, on assume». «C’est-à-dire?», questionne-t-on. «Cette dame dit habiter une villa en France voisine. Alors comment voulez-vous que je la plaigne de devoir passer une heure de sa journée dans le trafic alors que d’autres sont beaucoup plus mal lotis, ici, chez nous?»

Derrière elle, Brice Arduini, ancien président de jeunes MCG, fomente déjà son futur «méfait» sans en dévoiler la teneur. Après avoir distribués 8279 lettres – «à la main», soutient-il – dans les boîtes aux lettres des Verniolans et s’être dédié à venir perturber les réunions auxquels assistait le conseiller administratif sortant socialiste Thierry Apothéloz, le candidat semble ne pas manquer d’idées et de temps. Il est toujours à la recherche d’un emploi.