Editorial

L’Arabie saoudite, notre encombrant allié

L’Arabie saoudite est pour nous, monde occidental, un allié irremplaçable. Plus d’une fois, ses ardeurs et ses pétrodollars ont servi de fer de lance dans des combats que nous refusions de mener. En Afghanistan, bien sûr, un cas devenu d’école, où la résistance des moudjahidin finit par provoquer l’effondrement de l’Union soviétique. Plus proche de nous: la Syrie, où Riyad continue de livrer des armes aux opposants à Bachar el-Assad, abandonnés par l’Occident. Ailleurs encore, la maison Saoud tient à bout de bras un régime égyptien qui, sans elle, serait en perdition. Parmi d’autres bienfaits, elle nous fournit en pétrole et sert de marché fabuleux pour nos exportations d’armes.

Mais quel allié embarrassant! Dans ces combats menés à nos côtés, elle a contribué à créer – sinon produit directement – des monstres qui, dans le monde arabe, mais aussi de Madrid à Paris, vomissent désormais leurs couleuvres: Al-Qaida, les auteurs de l’attentat du 11-Septembre… Même les djihadistes de l’Etat islamique, en Irak et en Syrie, sont issus de la matrice formée dans les sables de la péninsule Arabique. C’est bien l’islamisme qui pose problème, c’est-à-dire une interprétation étriquée de l’islam mise au service de visées politiques. Or, l’alliance conclue entre le salafisme religieux et les wahhabites en est la source première.

La maison des Saoud se sent assiégée. Par le chiisme, d’abord, cet autre modèle de fusion entre le religieux et le politique porté à ébullition par l’imam Khomeiny. Par la vague de l’Etat islamique, ensuite, qui déferle tout autour d’elle. A proprement parler, ces menaces ne sont pas fondées sur une divergence de vues irréconciliable: en Arabie saoudite, les décapitations et les coups de fouet sont vus comme des pratiques aussi naturelles que dans le «califat» de l’Etat islamique. La question est plutôt d’ordre «politique». Les dirigeants saoudiens se savent les prochains sur la liste des ennemis désignés du «calife» Al-Baghdadi.

Mais surtout, le régime saoudien se sait fragile dans ses fondements mêmes. Si le roi Abdallah avait 32 épouses, c’était pour tenter de pacifier autant de tribus, parfois tentées par le radicalisme. Et si l’arrivée du prince héritier Salmane est si importante, c’est qu’elle interroge sur la capacité de ce pays à se libérer de ses archaïsmes et à assumer le virage de la modernité. François Hollande est à Riyad ce samedi pour rendre un dernier hommage à Abdallah. Avec, en tête, les attentats qui ont frappé Paris, il aura tout loisir de méditer sur les moyens de rendre plus convenable cet encombrant allié.