L’argument financier a tranché pour le Gripen

Avion Le gouvernement choisit le modèle suédois, pas le plus performant

Le Conseil fédéral évoque la possibilité d’un référendum si l’achat rend des économies nécessaires dans d’autres domaines

Les arguments financiers ont joué un rôle déterminant dans le choix des 22 avions Gripen du suédois Saab pour succéder aux F-5E Tiger II obsolètes. Le Conseil fédéral envoie ainsi un message clair aux patrons de l’armée et à la droite conservatrice du parlement: la «meilleure armée du monde» devra désormais se contenter de ce qui est suffisant pour sa mission et renoncer à ses exigences pour le plus haut niveau de la technologie. Le ministre de la Défense, Ueli Maurer, a repris le thème plusieurs fois, mercredi, en présentant les raisons de cette décision: le Gripen est l’avion le moins cher, mais c’est un avion solide qui répond aux exigences de la défense.

Lors de la session d’automne, le parlement avait chargé le Conseil fédéral de lancer la procédure d’acquisition des appareils avant la fin de l’année en se basant sur les évaluations déjà opérées. Des trois avions en concurrence, le Gripen était de l’avis des pilotes celui qui présentait les moins bonnes performances, selon deux rapports rendus publics par la presse ces derniers jours. Or, au final, le mono-réacteur suédois obtenait la même note que son concurrent plus cher, l’Eurofighter, soit 6,2 sur 10, alors que le Rafale de Dassault décrochait un 8,2. Tout en contestant l’existence de notes, Ueli Maurer a nié qu’entre le rapport établi par l’évaluateur Armasuisse et le dossier présenté au Conseil fédéral certaines appréciations aient été modifiées.

Le choix de 22 Gripen, selon le conseiller fédéral, répond à trois critères: l’aptitude à remplir la mission militaire, le financement, le potentiel de collaboration industrielle avec le fournisseur. S’agissant de la première condition, les Forces aériennes suisses cherchaient un avion susceptible de compléter les F/A-18 pour la police et la surveillance aériennes, y compris de nuit et par mauvais temps, mais aussi pour des missions de reconnaissance ou d’appui au sol. De ce côté, estime Ueli Maurer, «ce qui est bon pour un pays comme la Suède est forcément bon pour la Suisse». Les capacités de l’avion sont suffisantes, c’est un avion technologiquement performant.

Son prix est supportable. Le ministre a confirmé l’enveloppe approximative de 3,1 milliards, soit 1 milliard de moins environ que les concurrents Eurofighter et Rafale. Avec un budget annuel porté à 5 milliards, l’armée doit à la fois compenser des lacunes d’équipement et assurer son train de vie. L’argument financier a donc été déterminant. Le Gripen serait aussi le moins cher à l’entretien.

En assurant que Saab s’est engagé, comme ses concurrents, à compenser à 100% la valeur contractuelle par des mandats attribués aux entreprises suisses, Ueli Maurer est passé rapidement sur l’un des aspects de l’offre suédoise. L’entreprise RUAG, en mains de la Confédération et qui recherche désespérément des contrats militaires, pourrait être choisie pour le montage final et profiter largement des contre-affaires. Mais le Conseil fédéral mise sur des retombées positives s’agissant du savoir-faire de la Suisse dans le domaine aéronautique. S’agissant du financement, Ueli Maurer a rappelé que le Conseil fédéral doit adopter, en février, un programme d’économies dans d’autres secteurs que le militaire, afin de compenser la hausse du budget de la défense de 600 millions. Ce programme d’économies devrait être soumis au référendum facultatif. Le conseiller fédéral n’a pas exclu une consultation populaire sur le programme d’armement 2012, dans lequel figurera l’acquisition du Gripen. De toute manière, le contrat avec Saab contiendra une clause conditionnant l’achat à l’acceptation du financement par le parlement ou le peuple. Le premier Gripen pourrait alors être livré vers 2015.

Le choix du Gripen a provoqué quelques grincements de dents chez les militaires, qui espéraient secrètement le Rafale. Mais aussi parmi les propres amis politiques d’Ueli Maurer, qui regrettent ce choix minimaliste. Le conseiller national Roland Borer (UDC/SO) s’est demandé si le Conseil fédéral voulait vraiment d’un nouvel avion. Selon lui, le Gripen n’aurait aucune chance devant le parlement: il ne pourrait remplir sa mission. Quant à Jean-François Rime (UDC/FR), il a mis en garde contre la tentation d’acheter l’appareil suédois uniquement pour venir en aide à RUAG, car «ce type d’opération mal menée peut conduire à une nouvelle affaire des Mirage», allusion au scandale des dépassements de crédits liés dans les années 1960 à l’achat de l’appareil français, et qui avait précipité la chute du conseiller fédéral Paul Chaudet.