#LAFRANCEQUICRAQUE

«L’armée française reste un outil performant et efficace»

L’amiral Alain Coldefy, aujourd’hui directeur de recherche à l’IRIS, fait autorité en matière de stratégie de défense. L’armée française, à ses yeux, reste une institution solide même s’il ne faudrait pas trop la mêler aux questions de lutte contre le terrorisme

Cette France qui craque

La France nous inquiète. A un an des élections présidentielles, les convulsions sociales et le sentiment d’impasse politique dans lesquels est englué notre grand voisin constituent un défi de taille. Comment la France peut-elle surmonter ses fractures? Peut-elle se réinventer? Pendant une semaine, «Le Temps» analyse ce pays qui fascine et qui trouble.

Ancien commandant du porte-avions Clemenceau, puis inspecteur général des armées, l’amiral Alain Coldefy, aujourd’hui directeur de recherche à l’IRIS, fait autorité en matière de stratégie de défense. L’armée française, à ses yeux, reste une institution solide, même s’il ne faudrait pas trop la mêler aux questions de lutte contre le terrorisme.

Le Temps : La France «craque», dit-on. L’armée est-elle à l’abri de cette situation?

Alain Coldefy : Le traumatisme de la Deuxième guerre a fait que, sur ces sujets, après une décolonisation douloureuse, l’armée ne doit subir aucune critique de fond. Les Français ont conscience qu’il faut se défendre. Le fait nouveau c’est que, avec le terrorisme, les gens se sont rendu compte qu’il y avait une connexion directe entre l’Irak ou la Syrie et ce qui se passe dans les banlieues des grandes villes. Jusque-là, une partie de la population savait bien qu’il fallait défendre nos intérêts, ici ou là, en fonction de nos ressources énergétiques, de notre commerce, de nos ressortissants mais c’était complètement déconnecté de la situation intérieure. L’aspect positif des attentats de Paris, malheureusement, c’est que tout le monde a bien compris désormais cette continuité. C’est un retour difficile car, depuis la fin de la guerre froide, les dirigeants en Europe en général et en France en particulier, ont cru que la guerre était finie pour toujours et qu’il s’agissait de récolter tranquillement les dividendes de la paix. On est donc passé brutalement de près de 4% du PIB du temps de Michel Rocard (autour de 1990-1991) à 1,5% de la richesse consacrée à la défense. Mais autant la France que le Royaume-Uni ont su conserver, me semble-t-il, un outil qui reste parfaitement efficace et qui est complètement réformé.

- La défense coûte cher, mais elle rapporte aussi?

- Contrairement à d’autres pays, comme l’Allemagne – qui a une industrie qui couvre l’automobile, la pharmacie, la machine-outil, etc – la France a laissé un peu tomber son industrie, qui représente seulement 12% du PIB. Son seul secteur d’excellence, c’est ce qui a été défini en gros par le général de Gaulle, soit l’aéronautique, l’espace et le nucléaire, auxquels je rajouterais le naval, puisque ces 4 domaines sont toujours liés. En gros, 15 bons milliards d’euros viennent ainsi directement de l’industrie de la défense, ce qui réduit d’autant le déficit commercial.

- Les attentats et l’état d’urgence sont-ils de nature à changer le rôle de l’armée?

- Par notre histoire, nous avons une force armée qui est dessinée pour se projeter à l’extérieur contrairement à l’Allemagne, là aussi, qui a fait le choix inverse, ou à d’autres pays qui n’en ont simplement pas les moyens. L’un des enjeux, aujourd’hui, c’est de mieux protéger le territoire. Or, en France, les forces de sécurité, ce sont grosso modo 450 000 personnes (je parle de la police nationale, gendarmes, pompiers…). Pour des raisons psychologiques, le gouvernement ajoute maintenant 10 000 soldats. Ce qui pose problème, c’est que, bien que ce chiffre soit presque symbolique, cela met énormément à contribution l’armée de terre. Cet effort est possible de manière ponctuelle, mais ici, il s’agit d’une contribution sur la durée. Il n’est donc pas étonnant que le système craque.

Pour moi, le système de sécurité est suffisant pour intervenir sur le territoire national. Nos armées, elles, sont faites pour combattre un ennemi de la France et des Français, un ennemi qui veut nous tuer. Les forces de sécurité, elles, font face à des gens parmi lesquels elles peuvent trouver un parent. Ce n’est pas du tout le métier de l’armée. Il y a donc une ambiguïté qu’on n’a pas intérêt à faire durer.

- Revenons à l’industrie de la défense. Etat donné son poids économique, ce secteur ne dicte-t-il pas les choix de politique étrangère?

- Cette industrie est vitale. Ce sont 150 000 emplois directs, des emplois de haute technologie et non délocalisables. La seule manière de s’en tirer pour nos pays, c’est la haute valeur ajoutée dans les produits manufacturés. La raison d’État n’a aucune morale. Cette raison dit que 100% de notre pétrole arrive tous les jours de l’étranger et qu’il faut donc commercer avec le diable s’il le faut. Tout le monde l’a toujours fait, de tout temps. Et là, nous sommes bien loin derrière dans un peloton où l’on trouve non seulement les Etats-Unis et la Russie mais aussi l’Allemagne et le Royaume-Uni. C’est cela, la realpolitik.

Est-ce moral ou non? Il faut certes être très prudent lorsqu’on commerce. Mais on vend aussi énormément d’agroalimentaire à ces pays. La Bretagne vit avec les poulets qu’elle vend à l’Irak et aux autres pays de la région. Je rappelle qu’en France, la loi interdit l’exportation du matériel de guerre. A chaque vente, que ce soit une lunette de visée, un char d’assaut ou un éventuel porte-avions, il faut une autorisation exceptionnelle délivrée par le premier ministre ou le chef de l’État. Ce n’est pas un industriel qui va décider de ces exportations. C’est à chaque fois, une très longue procédure administrative.

- Malgré les bonnes performances que vous saluez, l’armée française reste très dépendante des Etats-Unis, on l’a vu en Libye, on le voit en Syrie…

- C’est une question importante. Iil faut être lucide sur la capacité d’intervenir de manière autonome. On représente un dixième de la puissance américaine. Mais le constat échappe au seul domaine militaire. Au Mali, il y avait une cohérence entre l’objectif politique et les capacités militaires. En Libye, l’objectif politique, à mon avis, n’avait pas été discuté de manière assez sérieuse auparavant. Aller à l’attaque contre un dictateur parce que c’est un vilain, cela ne produit que des embêtements. S’en prendre à Saddam Hussein, cela a détruit l’Irak, attaquer Kadhaf, c’était amener un pataquès pas possible, et ne pas savoir ce que l’on fait avec Bachar el-Assad, c’est faire revenir les Russes et rendre la zone durablement perturbée. Les convictions «morales» ne doivent être qu’un des éléments qui guident l’action à l’étranger. Elles ne sont pas suffisantes lorsqu’on entame une guerre.

- François Hollande a évoqué l’entrée en «guerre» contre Daech. Y voyez-vous des considérations de politique intérieure?

- Nos dirigeants sont trop intelligents pour imaginer qu’ils vont être portés par une vague grâce à des succès militaires. Le mot est effectivement très fort. Voilà des décennies que les dirigeants français n’avaient pas utilisé le mot «guerre». Ce mot fait un sens pour la population française, il montre aux concitoyens que la situation est tendue. C’est un emploi politique, mais qui n’implique en rien une situation de guerre au sens classique du terme. Il fallait prendre cette décision pour un temps, mais le terrorisme ne se combat que par les voies normales qu’offre la république. C’est cela qui permet de limiter le terrorisme, et non de l’éradiquer: il y a toujours eu, et il y aura toujours, des risques d’actions terroristes.

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