Sexualité

«L’assistant sexuel donne de l’émotion»

Récemment, une dizaine de Romands sont devenus officiellement des assistants sexuels pour personnes handicapées. Qu’est-ce que cela signifie, qu’est-ce que cela recouvre concrètement? Témoignage sans fard

Le Temps: Pourquoi êtes-vous devenu assistant sexuel?

­Philippe*: J’ai lu une annonce dans le journal. Au départ, ce n’était pas très clair. Aujourd’hui, je pense que ce n’est pas un hasard. Je suis infirmier de formation et de métier. Je suis né au Québec, dans une société et un milieu socialistes. Il y a aussi l’éducation que j’ai reçue de mes parents et mon cheminement de vie unique. Cela fait que j’ai une grande capacité de don de soi. J’ai reçu cette sensibilité. Il y a, derrière le métier d’assistant sexuel, un grand sentiment d’utilité. Faire vivre du plaisir, donner de l’intégrité ou du confort, cela me motive.

– Qu’est-ce que vous pouvez apporter en tant qu’assistant sexuel?

­ – Briser des tabous, ceux du grand public mais aussi ceux de certains bénéficiaires. C’est une chose à laquelle les personnes en situation de handicap ont droit.

­ – Oui, mais plus concrètement?

­ – Je crois que je peux donner ce dont certains, pas tous, ont besoin depuis si longtemps: de la chaleur humaine, du contact physique. De l’écoute, surtout. Pour certains, voir un corps nu sera peut-être une première. Un assistant sexuel peut apporter une solution à des besoins ou des malaises qui ne sont pas toujours écoutés ni formulés par la personne. Un contact, du respect. Un toucher qui soit différent de celui des soignants. Mettre un frein à la société qui renvoie, trop souvent encore, la personne en situation de handicap à un statut de marginal asexué.

­­ – C’est-à-dire?

– On sort du cadre des soins pour entrer dans une dimension de partage. En tant qu’infirmier, je prodigue des gestes qui diminuent la souffrance physique, qui guérissent. Un assistant sexuel, c’est différent, il s’embarque dans un contact plus intime, il touche à une autre dimension de l’humain.

– Vous avez une partenaire de vie?

– Oui!

– Et quelle différence faites-vous entre vos gestes avec elle et ceux que vous allez prodiguer à vos clients?

– En tant qu’assistant sexuel, je me situe dans l’émotion et l’empathie, le tout déclenché dans un cadre précis. Dans ma nouvelle fonction, ce cadre sera celui de la rencontre, il sera mis en place longuement avec la personne en situation de handicap, avec son entourage, ses soignants, voire ses représentants légaux, il sera déterminé par le lieu et le prix de la séance. Une fois qu’un assistant sexuel sort du cadre de la séance, il est censé laisser les émotions qui lui sont liées, il a la responsabilité de mettre un terme au partage. Les sentiments partagés avec ma partenaire de vie, eux, font partie d’un état amoureux qui dure.

– Combien demandez-vous pour une séance?

– 150 francs.

­ – Vu que vous serez payé, quelle différence y a-t-il entre vous et un professionnel du sexe?

­ – Légalement, il n’y en a pas. Enfin, pour l’instant. Dans les faits, la différence tient d’abord à notre but, comme je l’ai expliqué déjà. C’est une écoute qui est différente de celle que l’on trouve en principe chez des professionnels du sexe. Cette différence tient au cadre fixé pour notre intervention. Et aussi à notre formation. Un an de cours, 300 heures, que nous avons dû assumer financièrement, 4200 francs. Nous avons acquis des connaissances sur les diverses formes de handicap, l’approche sexo-corporelle, les pratiques institutionnelles et, entre autre, le cadre juridique. Nous avons eu un an pour réfléchir à notre choix, à nos motivations. Nous sommes une dizaine de certifiés, mais il y avait au départ une centaine de candidats. Donc la différence tient aussi à la sélection. Et puis nous allons être supervisés, nous allons devoir payer cette supervision. Chaque séance doit être longuement préparée à l’avance, des heures de discussion avant et après. La demande n’est pas très forte, pour le moment, de la part des femmes. Assistant sexuel, c’est donc un choix, pas un métier lucratif. D’ailleurs, nous sommes tenus d’avoir un job à côté.

– Durant une séance, vous allez faire quoi?

– Cela va dépendre de la personne, de ses désirs, de la situation. Ce qui est sûr, c’est que nous ne sommes pas focalisés sur une sexualité génitale. Surtout avec des gens sevrés de contact physique depuis longtemps. On a de la peine à imaginer l’éventail des contacts possibles, des touchers, des caresses. Pour parler crûment, il y a autre chose qu’une fellation et un coït.

– Qu’y a-t-il d’autre?

– Voir ce qui se passe sur le visage d’une personne en parlant quand on la touche, un cil qui se lève, une paupière qui se baisse. De l’attention.

Et vous pouvez raconter une séance?

– Je peux vous résumer un cas raconté par un de nos formateurs alémaniques. Une personne en situation de handicap avec des spasmes physiques très forts et un retard mental. Comme il avait manifestement des désirs intenses, son entourage avait essayé de faire appel à des prostituées pour le soulager. Mais ça ne marchait pas, au contraire, il en ressortait avec de l’agressivité. L’assistant sexuel a commencé par observer ses émotions et ses réactions au toucher, il s’est rendu compte qu’il avait besoin d’être entouré, serré sur tout le corps. Il a utilisé des draps chauds qui ont permis au bénéficiaire d’arriver à avoir une réaction physique, puis à apprendre à se soulager lui-même.

­ – Vous êtes prêt à aller jusqu’où?

– Vous me demandez si je vais aller jusqu’à la pénétration, n’est-ce pas? En principe non. Mais cela va dépendre du type d’assistance. De la demande. De l’entourage. Et de mes forces: est-ce qu’un jour, si cela se présente, je pourrais le faire? Je ne sais pas. Je vais commencer ma pratique doucement. Je sais qu’il y a pour l’heure des choses que j’aurais de la peine à faire, comme ce qui touche à certains aspects de l’homosexualité.

– Le journal «24 heures» a ouvert un débat sur l’assistance sexuelle. Certaines réactions ont été très violentes, hostiles. Vous comprenez cela?

– Je n’approuve pas, mais je comprends. Il y a des siècles d’éducation judéo-chrétienne là derrière. Et sans doute un manque d’information sur nos motivations et notre travail. L’assistance sexuelle n’est pas destinée à être appliquée partout, à toutes les personnes en situation de handicap. J’imagine que notre aide va rester quelque chose de rare, de soigneusement pensé. Derrière l’hostilité, il y a le fait que le corps handicapé fait peur. Il y a tout d’abord un humain derrière la personne handicapée. Et donc un être sexué. Une capacité de sensations.

* Prénom d’emprunt.

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