Le débat qui s’est ouvert sur la qualité suffisamment romande du Fribourgeois Urs Schwaller, possible candidat démocrate-chrétien à la succession de Pascal Couchepin, se révèle à double fond. En revendiquant que le siège revienne à un «Latin», celui qui a ouvert les feux le week-end dernier, le Tessinois Fulvio Pelli, président du Parti libéral-radical suisse (PLR), a fait ressurgir la question des rapports entre les deux minorités linguistiques francophone et italophone. Avec d’autant plus de force que, cette fois, l’élection d’un Tessinois ne laisserait subsister plus qu’un seul francophone au gouvernement, dans une configuration qui ne s’est que rarement produite depuis 1848.

Une relation qui se dégrade

Mais sur quoi repose cette «latinité» et quels rapports entretiennent ces deux minorités au sein de l’ensemble fédéral? François Cherix, auteur de La question romande (Favre, 2009), n’y va pas par quatre chemins: «Le concept de Suisse latine repose sur rien ou presque, déclare-t-il. C’est un abus de langage qui a quelque chose au fond d’assez scandaleux, tant les espaces francophone et italophone sont distincts sur les plans économique, social, culturel ou médiatique.»

Et la distance qui sépare Romands et Tessinois n’est pas en train de fondre. Au contraire, «les Romands se sont même éloignés des Tessinois», constate François Cherix. «Le rapport s’est dégradé», admet lui aussi Remigio Ratti, professeur aux Universités de Suisse italienne et de Fribourg, et ancien conseiller national PDC. Professeur de développement territorial à l’EPFL, Martin Schuler ne dit pas autre chose: «La Suisse romande a moins de problèmes avec elle-même que dans les années 90, et a moins besoin du Tessin pour faire aboutir ses revendications.» En même temps, la situation est devenue «plus douloureuse» au Tessin. «Il y eut une époque où les sensibilités et les intérêts étaient plus convergents.»

«Ce n’est pas le moment de se diviser, avertit pourtant Remigio Ratti. Il faut éviter de tomber dans le piège des minorités qui s’émiettent et de tout ramener à la langue. Le Tessin vit un moment très crucial. Il y a un régionalisme régressif très fort qui peut faire beaucoup de mal au Tessin et à la Suisse.»

Un opportunisme

En mai dernier, au Forum des 100 organisé par L’Hebdo, la présidente du Conseil national, Chiara Simoneschi, avait pris acte de cette évolution en des termes tranchés. La notion de latinité, avait-elle déclaré, est un artifice. «Les Romands l’invoquent lorsqu’ils y trouvent leur avantage mais rarement au profit des Tessinois», disait la démocrate-chrétienne. «Nous avons l’impression que les Romands s’empressent de se dire latins quand il s’agit de revendiquer face aux Alémaniques, mais qu’ils redeviennent Romands quand il s’agit de partager avec nous», renchérit Alex Pedrazzini, ancien conseiller d’Etat tessinois PDC – et ancien chef du service péniten­tiaire vaudois.

Au-delà de la sympathie qu’ils éprouvent pour des minoritaires comme eux, que savent les Romands des Tessinois? Pas grand-chose. Les Romands parlent davantage l’allemand que l’italien, observe François Cherix. «Ils nous connaissent très mal», constate Remigio Ratti. Et cette réalité est d’autant plus durement ressentie que «la Suisse italienne, elle, connaît mieux les Romands, nous sommes beaucoup à avoir étudié dans leurs universités.» Mais les Tessinois semblent se détourner de plus en plus des universités romandes pour leur préférer les hautes écoles alémaniques. Les cinq conseillers d’Etat tessinois en fonction ont ainsi tous étudié à Zurich.

Accident de parcours

La question européenne, en particulier, est une source de malentendus entre Romands et Tessinois. En 1992, le refus de l’Espace économique européen par les Tessinois tenait, aux yeux des Romands, de l’accident de parcours. Par la suite, les milieux politiques romands ont peu cherché à comprendre pourquoi le Tessin continuait à voter systématiquement anti-européen. Ils ont mis du temps à saisir que, en raison de l’extraordinaire puissance économique de la région lombarde et de sa capitale, le Tessin se trouvait dans une situation qui ne peut pas être comparée ni à celle de Genève ni à celle de Bâle. «Joseph Deiss a mis longtemps à comprendre les raisons du blocage tessinois sur la libre circulation», se souvient Remigio Ratti, pour qui «il ne suffit pas d’être Romand pour comprendre les Tessinois», mais qui a apprécié les efforts déployés par Pascal Couchepin après une entrée en matière difficile.