Pauvreté

Pourquoi Lausanne aimante les bénéficiaires de l’aide sociale

Parmi les grandes villes suisses, la capitale vaudoise affiche le taux le plus élevé de bénéficiaires de prestations sociales. La croissance exceptionnelle de la population contribue à la hausse des cas. Les politiques publiques de la majorité de gauche s’adressant aux personnes de condition modeste accentuent le phénomène

Lausanne, aimant de tous les espoirs

Pauvreté L’aide sociale plombe la capitale vaudoise

Le fort essor de la population contribue à la hausse des cas

Les politiques de la majorité de gauche ne sont pas étrangères au phénomène

Les plus visibles et bruyants occupent la place de la Riponne, au centre-ville de Lausanne. Ou se pressent à la soupe populaire le soir venu. La majorité vit dans l’ombre avec le minimum vital. La capitale vaudoise affiche le taux le plus élevé de bénéficiaires de l’aide sociale parmi les centres urbains suisses après Bienne, décrètent les chiffres de l’Office fédéral de la statistique (OFS). Ce taux progresse depuis 2006, même si la courbe a fléchi l’année dernière.

En 2013, le taux d’assistés a dépassé 11% à Bienne et s’est hissé à plus de 10% à Lausanne. A Genève, il est de 7,1%; Zurich se situe à 4,7%; Bâle glisse à 6,5%; Berne est à 5,3%. La moyenne du pays plafonne à 3,1%. A Lausanne, 26% des nouvelles demandes en 2013 émanaient de personnes qui avaient emménagé moins de douze mois auparavant. Davantage qu’ailleurs, l’aide sociale est sollicitée peu de temps après l’arrivée en ville.

Il y a quinze jours, la conférence de presse de l’Initiative des villes pour la politique sociale, qui regroupe les données de 13 localités depuis quinze ans, avait livré un verdict embarrassant.

Ebranlées, les autorités lausannoises ont contesté la façon d’établir ces chiffres. La Ville leur oppose des pourcentages plus bas et nuance l’explosion des cas. «A Lausanne, explique Michel Cornut, on ouvre et on ferme beaucoup de dossiers. Le turn-over est incessant. Les statistiques de l’OFS, fulmine le chef du Service social, nous pénalisent car elles additionnent les bénéficiaires durant une année au lieu de tenir compte de leur nombre à un moment donné» (lire encadré). Malgré ces distinguos méthodologiques, les responsables municipaux admettent que «le problème existe».

L’essor économique et l’attrait de l’Arc lémanique pourraient être paradoxalement en partie à l’origine des statistiques défavorables à Lausanne. Depuis une décennie, une vigoureuse croissance démographique entraîne l’arrivée de jeunes actifs, souvent étrangers et célibataires, en quête d’emploi, dont le profil ne correspond pas nécessairement aux exigences des entreprises. Le marché du travail est à la fois très dynamique et très concurrentiel. Il brille par son hétérogénéité entre des places très qualifiées et d’autres moins. Les nouveaux trouvent un poste facilement mais peuvent le perdre aussi rapidement, se retrouver au chômage. Plus tard, surtout ceux dépourvus d’une formation solide devront recourir en désespoir de cause au revenu d’insertion (RI), version vaudoise de l’aide sociale; 39% des inscrits à l’Office de placement sont sans titre, un sur deux est étranger.

Mais la démographie n’explique pas tout. Les villes suisses comptent parmi leurs résidents une forte proportion de bénéficiaires de l’aide sociale. C’est la tendance générale. Toutefois à Lausanne, l’ampleur du phénomène étonne. La capitale vaudoise serait-elle devenue au fil du temps et des majorités de gauche qui la gouvernent depuis vingt-cinq ans un eldorado pour les ménages menacés de pauvreté? Les politiques de la municipalité encouragent-elles le tourisme social, comme le prétend la droite, UDC en tête?

A première vue, le profil socio-économique de la ville semble plaider pour une réponse positive. La moyenne du revenu disponible des Lausannois est inférieure à celle des autres grandes villes. La capitale vaudoise connaît un taux de chômage de 6,7% (août 2014), le double de celui de ses voisines alémaniques. La communauté étrangère est très fournie, soit 42% de la population. Les parents célibataires sont nombreux (6,1%). La forte présence de ces groupes, reconnaissent les experts du domaine, pèse sur le taux du RI.

Pour sa part, Oscar Tosato n’exclut pas que Lausanne puisse attirer des personnes qui tôt ou tard solliciteront l’aide sociale. Le conseiller municipal socialiste, qui en est à sa troisième législature, «assume» les politiques publiques «affirmées» de la majorité rose-rouge-verte. Le magistrat évoque la disponibilité de logements subventionnés, soit 10% du parc locatif lausannois. Le développement poussé de l’accueil des enfants, contrairement à ce qui s’observe habituellement, «profite surtout aux familles modestes». Les structures «à bas seuil», destinées aux marginaux, aux toxicomanes, aux alcooliques aimantent des populations qui accèdent difficilement à l’assurance invalidité. «Dans le canton de Vaud, les pratiques sont restrictives. Le RI lausannois en fait les frais», note Michel Cornut.

Les multiples instruments de réinsertion sociale et professionnelle élaborés par le canton pourraient aussi jouer un rôle, avance René Knüsel. «La Ville fait preuve d’un activisme particulier en la matière», note le professeur à l’Institut de sciences sociales et politiques de l’Université de Lausanne. Oscar Tosato a déjà annoncé d’autres initiatives encourageant le retour au travail. L’une s’adresse aux jeunes majeurs, l’autre aux bénéficiaires du RI de longue durée.

En revanche, «les normes et les barèmes de l’aide sociale ne sont pas en cause, indique Michel Cornut. Les mêmes règles s’appliquent partout dans le canton. La Ville ne peut se montrer plus généreuse qu’une autre commune vaudoise.» Les dépenses sont comparables à celles des autres villes. En outre, s’empresse de préciser Oscar Tosato, la lutte contre les abus est menée sans relâchement.

A son tour, René Knüsel rejette catégoriquement les soupçons de tourisme social. «Cela ne résiste pas à l’épreuve des faits. Cela supposerait une rationalité fondée sur des informations fiables; ce qui est difficile dans un système aussi complexe que le nôtre, analyse le professeur. Lausanne jouit probablement d’une bonne réputation sociale et d’ouverture, mais ce n’est pas sur la base de ouï-dire que l’on choisit de s’y établir.»

«L’argument du tourisme social est brandi pour réclamer la réduction des dépenses sociales et poursuivre les abus, mais il est sans fondement», note pour sa part Jean-Pierre Tabin, de la Haute école de travail social et de la santé à Lausanne. En somme, «on ne déménage pas si facilement en Suisse. Et quand cela arrive, la recherche d’un emploi, d’un logement abordable ou une séparation en sont les causes principales», indique le professeur.

La crainte du tourisme social sert également à justifier les tentatives d’harmonisation. Le Conseil des Etats a refusé d’entrer en matière. La Conférence des directeurs des affaires sociales a cependant relancé l’idée la semaine dernière. Les élus cantonaux souhaitent combattre les disparités entre les communes. Outre-Sarine, l’aide sociale est une affaire communale alors qu’en Suisse romande les cantons sont plutôt les maîtres à bord.

«La Ville ne peut se montrer plus généreuse qu’une autre commune vaudoise»

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