Déjeuner avec François dussart

«A Lausanne, John Kerry et Mohammad Javad Zarif ont leurs habitudes»

François Dussart est le directeur du Beau-Rivage Palace à Lausanne, en passe de devenir l’hôtel suisse le plus connu au Moyen-Orient . Car il accueille les négociations cruciales sur le nucléaire iranien

Déjeuner avec François Dussart

«Kerry et Zarif ont leurs habitudes»

Le Beau-Rivage Palace à Lausanne accueille les négociations sur le nucléaire iranien

Son directeur dévoile les dessous hôteliers d’un événement international majeur

C’est fou comme les clients entrent plus facilement au Beau-Rivage Palace que les journalistes. Depuis jeudi, le 5-étoiles accueille les négociations ultrasensibles sur le nucléaire iranien. Des tractations qui attirent les médias du monde entier. A l’affût de la petite phrase que les négociateurs veulent bien leur lâcher, les journalistes passent le maximum de temps dans le lobby, en consommant le minimum.

Cela tombe bien. Aujourd’hui, on a revêtu les habits de client. Rendez-vous a été pris avec François Dussart, le directeur du Beau-Rivage Palace. Une table a été réservée au café avec vue sur le Léman et les policiers suisses en faction. A notre arrivée, ceux-ci n’ont pas posé de question. Au menu: filets de perche. Les couloirs sont remplis de malabars avec des oreillettes. A l’étage, le secrétaire d’Etat américain John Kerry et le ministre iranien des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif planchent sur un accord qui pourrait changer le visage du Moyen-Orient.

François Dussart est un peu en retard. Le contraire aurait été étonnant. Pour la seconde fois en l’espace d’une semaine, l’établissement accueille les Américains et les Iraniens, qui viennent d’être rejoints par les ministres des grandes puissances. «Deux tiers de l’hôtel et de ses 168 chambres leur sont réservés, souffle François Dussart. Nous faisons tout pour que nos autres clients ne soient pas incommodés.»

«Les chambres sont bloquées pour 48 heures. On fait le point chaque jour. Tout peut changer très vite», raconte-t-il. «Nous avons une personne qui centralise toutes les demandes. Elle n’éteint jamais son téléphone.» Pour le reste, les exigences de ces hôtes très particuliers n’ont rien d’extravagant, contrairement à certains clients du golfe Persique en été. «A part qu’il faut être très réactif, l’organisation est assez classique. Mais le sujet est brûlant et les médias s’intéressent à ce que nous faisons.» Les caméras sont braquées sur l’hôtel. En revanche, il est peu probable que la cérémonie d’un éventuel accord se tienne dans les murs du Beau-Rivage. Le Palais des Nations, le siège de l’ONU à Genève, tient la corde, pour marquer la réintégration de l’Iran dans la communauté internationale.

Il y a dix jours, les négociations semblaient ainsi se prolonger tout le week-end. Les autres ministres devaient arriver à Lausanne. Et puis non. Les Iraniens sont rentrés précipitamment à Téhéran. Blocage? Nécessité de consulter? Ou était-ce le décès subit de la mère d’un des négociateurs, qui n’est autre que le frère du président Rohani? François Dussart ne dit mot. Discrétion d’hôtelier. On n’en saura pas davantage si les Américains ont des goûts de luxe plus prononcés que les Iraniens ou vice versa.

Pour ce Français, la gestion du palace est comme un retour aux sources. Il a fait l’école hôtelière à Lausanne, avant d’occuper divers postes au sein du groupe hôtelier Hyatt International, à Tahiti, en Turquie, au Mexique ou à Belgrade. Un Lausannois d’adoption, donc. Fribourgeois, corrige François Dussart, qui s’est installé dans le canton d’à côté.

Pourquoi John Kerry et Mohammad Javad Zarif ont-ils à nouveau choisi le Beau-Rivage Palace? «Ils avaient leurs habitudes, sortie à vélo sur les quais, pour le premier, et promenade à pied pour le second. Ils logent dans les mêmes chambres. Quand ils sont arrivés, ils savaient exactement où aller», s’amuse François Dussart. Certains officiels américains sont restés à Lausanne pendant la suspension des négociations. Revenir au même endroit était plus simple pour la sécurité.

François Dussart avait déjà été contacté au début du mois de mars pour accueillir un précédent round de discussions. Mais, comme ses collègues genevois, il était complet pour cause de salon de l’auto. L’événement est une vache sacrée de l’hôtellerie lémanique et les chambres sont réglées bien à à l’avance. John Kerry et Mohammad Javad Zarif s’étaient repliés sur Montreux.

Ils ne sont pas nombreux les établissements à pouvoir accueillir de tels événements. «Il faut beaucoup de chambres et des espaces de réunion», résume le directeur du Beau-Rivage Palace. Le salon «Elysée» accueille les face-à-face entre John Kerry et Mohammed Javad Zarif et leurs proches collaborateurs. Rideaux rouges en provenance d’Italie et accès sur la terrasse, d’où les photographes saisissent parfois le grand secrétaire d’Etat américain. Une douzaine de personnes peuvent prendre place autour de la table royale en bois massif.

Il existe aussi une salle plus grande à l’étage inférieur, pour les réunions entre l’Iran et le P5 + 1 (les Etats-Unis, la Russie, la Chine, le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne). Mais le bijou du Beau-Rivage est la salle de bal, où s’étaient tenues les négociations aboutissant au Traité de Lausanne en 1923, qui précise les frontières de la Turquie née sur les décombres de l’Empire ottoman.

Sans remonter aussi loin, le Beau-Rivage peut faire valoir son expérience dans ce genre d’événements. Il avait accueilli plusieurs chefs d’Etat, lors de la rencontre du G20, à Evian, en 2003. Les délégations saoudienne et jordanienne avaient aussi choisi Lausanne pour la conférence de paix sur la Syrie en janvier 2014 dite de Genève 2 mais qui s’était tenue à Montreux. Pour cause de salon de la haute horlogerie, cette fois.

Des événements qui ont de plus en plus tendance à échapper à Genève. François Dussart estime toutefois que la cité du bout du lac a toujours une bonne longueur d’avance. «Avec le siège de l’ONU et des organisations internationales, c’est le premier choix», estime-t-il. A Genève, l’ancienne conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey déplore qu’il n’existe pas de lieu public pour accueillir ces négociations et qu’elles se tiennent dans des hôtels privés. «Les Américains et les Iraniens se réunissent où ils veulent», tranche François Dussart.

«Les chambres sont bloquées pour 48 heures. On fait le point chaque jour. Tout peut changer très vite»

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