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Lauterbrunnen, capitale du vide

Avec 20 000 sauts par année, la station bernoise est la Mecque du «base jump». Les falaises environnantes ont tué trente-trois fois depuis 1994. Dans la vallée, ce sport est largement accepté, malgré les traumatismes

Lauterbrunnen, capitale du vide

Phénomène Avec 20 000 sauts par année, la station bernoise est la Mecque du «base jump»

On a enregistré 33 décès depuis 1994 dans les falaises environnantes, dont un Bernois le 19 mai dernier

Dans la vallée, ce sport est largement accepté, malgré les traumatismes

Une silhouette noire tombe comme une pierre le long de la falaise, à quelques mètres de la ­roche. En cinq secondes, elle s’éloigne de la paroi, le menton pointé vers le sol, le corps tendu, les bras légèrement déployés. La cime des arbres n’est plus très loin quand le parachute s’ouvre dans un souffle sourd. Un virage à gauche, un coup d’œil à droite, et Tom se pose en douceur sur l’herbe grasse d’un pré fraîchement tondu.

«Dès que j’ai sauté, je suis en paix, sourit cet Anglais de 32 ans, après avoir consciencieusement replié sa voile. C’est indescriptible, un sentiment bizarre. En fait, je suis simplement heureux. J’ai l’impression d’être à ma place.» Parachutiste confirmé, Tom n’a qu’une trentaine de sauts en base jump à son actif. Pour lui, comme pour ses amis Luke et Damian – 50 sauts chacun – Lauterbrunnen est une référence, un mythe: «C’est la Mecque du base jump. Parce que c’est magnifique, parce qu’il y a énormément d’endroits d’où sauter et qu’ils sont faciles d’accès. Et puis ici, le base jump est légal.»

Souvent contraints de sauter clandestinement dans leur pays (la discipline est notamment interdite aux Etats-Unis et au Canada), ou même la nuit, pour échapper à la police quand ils choisissent un immeuble ou une antenne interdite (lire l’encadré), les base jumpers du monde entier ont fait de la vallée leur terrain de prédilection.

Pour ces fous volants, la topographie des lieux réunit tous les ingrédients du rêve. Lauterbrunnen l’horizontale, c’est une longue vallée qui s’étend jusqu’au hameau de Stechelberg, au pied du téléphérique du Schilthorn. Des champs parfaitement dégagés, quelques fermes bernoises, deux campings, de charmants petits hôtels, du lait frais au petit déjeuner et des poubelles de table Ovomaltine. Lauterbrunnen la verticale, c’est une falaise de 3 kilomètres sur le versant ouest, culminant à plus de 500 mètres, quelques à-pics sur le versant est, 72 cascades naturelles et, surtout, 16 «exits» (emplacements de saut) officiellement répertoriées par la Swiss Base Association (SBA). Le tout à l’ombre de sommets de légende: l’Eiger, le Mönch et la Jungfrau, le Lauberhorn et la Petite Scheidegg.

A Lauterbrunnen, le base jump explose depuis une dizaine d’années. On dénombre désormais près de 20 000 sauts par an, parfois plus de 200 par jour en été. Et, bien sûr, un certain nombre de drames. Outre les fractures lors de mauvais atterrissages, la plupart des accidents graves surviennent quand un base jumper ouvre son parachute trop tard, quand il s’ouvre mal ou quand le sauteur se retrouve face à la paroi après l’ouverture. «Les premiers accidents datent de 1994, explique le Dr Bruno Durrer, médecin du village et secouriste d’Air-Glaciers. Depuis, il y en a eu 180, dont 33 mortels. Cette année, deux base jumpers se sont déjà tués et deux autres ont été gravement blessés. Mais le nombre d’accidents reste stable, alors que le nombre de sauts augmente en flèche depuis cinq ou six ans.»

Le 19 mai dernier, la mort de Markus Wyler, enfant du pays et porte-parole de la SBA, a marqué les esprits. Markus Wyler avait plus de 500 sauts à son actif. Ce jour-là, les conditions étaient bonnes, il avait choisi de s’élancer de la via ferrata, sous le village de Mürren, pour un saut de 625 mètres, de difficulté moyenne. Son parachute ne s’est jamais ouvert. Pourquoi? Personne ne le sait. Dans le milieu, il se murmure qu’il aurait perdu connaissance en vol. «Cette mort tragique nous a beaucoup touchés, confie le secrétaire communal, Anton Graf. Markus Wyler était très compétent et avait beaucoup œuvré pour l’encadrement et la sécurité de ce sport.» Pourtant, poursuit-il, «cet accident n’a pas donné lieu à de nouvelles discussions sur l’interdiction du base jump.»

Des discussions qui ne sont jamais allées très loin. «Ça n’est pas vraiment un sujet, assure Anton Graf. Ce sont surtout les médias qui ont lancé la polémique. Mais la commune a rapidement constaté qu’il n’y avait pas de base légale pour une interdiction. Seuls les propriétaires des terrains pourraient demander à un juge d’interdire les atterrissages sur leurs parcelles. Mais il faudrait que chaque infraction soit dénoncée au tribunal de police.»

En clair, dans la mesure où l’Office fédéral de l’aviation civile a accepté la communauté des base jumpers, aucune interdiction ne paraît applicable. Ni même souhaitable, estime Bruno Durrer, pourtant aux premières loges avec Air-Glaciers lorsque survient un accident: «Si on veut parler d’interdiction, alors il faut ouvrir le débat sur tous les sports de montagne. L’été passé, cinq alpinistes se sont tués sur le Mönch, mais personne ne propose d’interdire l’alpinisme. L’Oberland bernois est une région d’aventure. On y fait du base jump, du parapente, du rafting, de l’escalade, etc. Et chaque sport a son lot d’accidents. Il faut accepter que les jeunes soient toujours à la recherche de nouvelles activités et de nouvelles sensations.»

Reste que, dans la région, les accidents ont laissé des traces. «J’ai déjà vu trois personnes se tuer, glisse une paysanne au bord de la route de Stechelberg. On n’oublie pas ce genre de choses. Par exemple, celui qui est tombé il y a deux semaines a laissé un trou de 30 centimètres dans le sol. J’ai toujours peur que l’un d’entre eux atterrisse dans mon jardin. On doit vivre avec ça.»

A 500 mètres de là, Karin von Allmen, productrice de lait, hésite un peu avant de répondre à nos questions. «Le base jump? Je suis partagée. D’un côté, ça amène de l’animation dans la région. De l’autre, chacune de mes deux filles, qui ont 12 et 16 ans, a déjà vu un base jumper se fracasser. Le premier, c’était il y a trois ou quatre ans. Il est tombé dans les arbres et il est mort. Le second, c’était la semaine passée, dans les mêmes ­circonstances. Heureusement, le type n’est pas mort, il a été héliporté à Berne, dans un état grave. Mes filles ont été très secouées. Ce qui les a marquées, ce sont les hurlements qu’ils poussaient avant de s’écraser. La plus jeune m’en parle encore souvent le soir.»

A la buvette du camping de Lauterbrunnen, le guide de montagne Franz Berger, 48 ans, affiche la même ambivalence: «Si j’avais 20 ans de moins, je suis sûr que je ferais du base jump. Mais beaucoup d’enfants ont vu des accidents, et c’est un problème. Moi-même, je suis allé secourir un Russe tombé dans les arbres. Quand on est arrivé, c’était trop tard. Il avait l’air d’un zombie, les yeux révulsés, empalé sur une grosse branche. Je crois que les base jumpers ont un autre rapport à la mort que les alpinistes. Quand l’un d’entre eux se tue, ils retournent sauter le lendemain. Les alpinistes, eux, ont besoin de temps pour s’en remettre. Finalement, c’est leur choix, ils ne risquent que leur propre vie. On ne peut pas protéger les gens contre eux-mêmes.» Fataliste, Franz Berger reconnaît aussi que la communauté des base jumpers respecte les craintes des locaux: «Ils ont accepté de ne plus sauter à Staubbach par exemple, juste au-dessus du village, et d’aller un peu plus loin.»

Mathias Wyss, l’un des responsables de la SBA, est conscient que son sport n’est pas toujours bien accepté. Il assure pourtant que tout est fait pour éviter les incidents: «Nous avons disposé des fiches techniques sur toutes les exits, qui indiquent les caractéristiques du saut, nous avons mis en place des règles strictes quant aux zones et horaires de vol, pour ne pas gêner les parapentistes, et les places d’atterrissage sont délimitées. Nous demandons aussi aux base jumpers de s’enregistrer en arrivant pour évaluer leur niveau, nous classons chaque exit en fonction de son degré de difficulté et les base jumpers sont priés d’appeler Air-Glaciers avant chaque saut pour éviter les collisions avec les hélicoptères. 80% des accidents pourraient être évités avec une bonne préparation, un bon matériel, un peu de sens commun et une bonne connaissance, pour chacun, de ses limites.»

Au-delà des accidents, de nombreux paysans se sont plaints des atterrissages sauvages dans leurs champs. Là encore, la SBA a trouvé la parade: elle demande à tous les adeptes d’acheter, pour 25 francs, une carte d’atterrissage valable une année. Les fonds récoltés servant à dédommager les propriétaires qui acceptent de «prêter» leur terrain. Pour Karin von Allmen, l’expérience est un succès: «Plutôt que de subir, nous avons mis une parcelle à disposition. Ça nous a rapporté 300 francs l’année passée.»

Malgré les traumatismes et les désagréments, impossible de trouver à Lauterbrunnen de farouche opposant au base jump. «Economiquement, c’est une activité importante, admet le porte-parole de Jungfrau Region Marketing, Reto Ganz. Sur les 485 000 nuitées enregistrées en 2010 dans les hôtels et les campings, j’estime que 10 à 20% sont liées au base jump.» Propriétaire de l’Hôtel Schützen, Andreas von Allmen acquiesce: «Les base jumpers sont souvent des gens qui ont des moyens, ils sont les bienvenus.» Et de plaisanter: «Je leur demande quand même de payer à l’avance!»

Avant de quitter le paradis du vide, nous suivons quatre base jumpers jusqu’au High Nose, l’une des exits les plus prisées. Sur la pente glissante qui surplombe l’abîme, Matt est déjà dans son saut. Il répète ses mouvements avant de s’élancer, pour la 48e fois de sa carrière. La peur? «Bien sûr qu’elle est là. Tout le temps. Et heureusement: c’est elle qui nous maintient en vie.»

Deux heures plus tard, au pub Horner, leur Stamm, le compte est bon: Matt et ses trois compères sont tous là. «Je ne sais pas ce qui s’est passé, mais je me suis fait une belle frayeur, rigole l’Anglais. Mon parachute s’est ouvert trop lentement. Il va falloir que je trouve l’origine du problème avant le prochain saut.» Comprennent-ils que l’on puisse… ne pas les comprendre? «Bien sûr, intervient l’Américain Noah, instructeur de chute libre, en visionnant ses quatre sauts de la journée sur son ordinateur portable. Je trouve même que les locaux sont très compréhensifs: toute la journée, des types tombent du ciel en visant leur maison. Les Suisses sont juste des mecs cool. La montagne, c’est leur univers.»

«Il faut accepter que les jeunes soient toujours à la recherche de nouvelles activités et sensations»

La peur? «Elle est là. Tout le temps. Et heureusement: c’est elle qui nous maintient en vie»

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