Ivan Duque, candidat du Centre démocratique, opposé à l’accord de paix et poulain de l’ancien président et chantre de la mano dura Alvaro Uribe (2002-2010), a remporté le premier tour de l’élection présidentielle qui s’est tenu dimanche 27 mai. Mais avec 39,1% des voix, il n’a pas répété les exploits de son mentor, sous les mandats duquel les pires exactions du conflit ont été commises au nom de la lutte anti-guérilla et qui avait été élu deux fois de suite dès le premier tour.

Car, fait historique, Ivan Duque devra affronter le candidat de la gauche indépendante Gustavo Petro (25,08%) qui, avec son mouvement Colombie humaine, réussit ce tour de force de faire passer pour la première fois la gauche au second tour dans un pays historiquement dirigé par la droite.

Première présidentielle depuis l’accord de paix

Il faut aussi souligner que cette première élection présidentielle depuis l’accord de paix, signé en novembre 2016 par le président sortant et Prix Nobel de la paix Juan Manuel Santos avec l’ex-guérilla des Forces alternatives révolutionnaires de Colombie – devenue depuis la Force alternative révolutionnaire commune (Farc) –, s’est déroulée dans un calme inédit et avec une participation qui a atteint 53%, presque un record dans un pays où l’abstention est une constante.

Surtout, Gustavo Petro a devancé de justesse le mathématicien Sergio Fajardo (23,7%) et sa coalition du centre, centre gauche et des Verts. Et ce sont donc les votes des partisans de cet ancien maire de Medellin et ancien gouverneur de la région d’Antioquia qui décideront sans aucun doute du vainqueur du second tour le 17 juin. Inspiré et soutenu par l’original Antanas Mockus, mathématicien lui aussi, qui fut un des premiers à vouloir dans les années 90 incarner un changement politique, Sergio Fajardo se bat contre la corruption et la classe politique traditionnelle et pour une meilleure éducation.

Sergio Fajardo, candidat anti-corruption

«C’est un nouveau pays, deux candidats (Gustavo Petro et Sergio Fajardo) qui ont fait campagne sans parti et sans argent obtiennent 45% des suffrages», souligne ainsi le politologue Ariel Avila. Sachant que German Vargas Lleras, le candidat représentant la classe politique la plus traditionnelle avec son parti Changement radical, n’a en effet obtenu que 7,28%.

Sergio Fajardo, parti très tôt en campagne, sans jamais organiser de meeting, sans moyens mais avec des milliers de volontaires, a longtemps été en tête des intentions de vote des Colombiens. Mais, il y a près de huit mois, il avait refusé l’alliance – et la primaire – que lui proposait Gustavo Petro et avait alors plongé dans les sondages. A l’annonce des résultats du 27 mai, devant ses partisans réunis sous la pluie sur la terrasse d’un centre commercial, il a annoncé continuer son combat contre la corruption, «le pire mal du pays», mais sans donner de piste sur la personne qu'il soutiendrait au second tour.

Gustavo Petro, candidat de la gauche indépendante

Du côté de chez Gustavo Petro, la foule réunie dans une salle de spectacles du centre de Bogota a mis longtemps à croire au succès de son candidat tant il semblait talonné par Sergio Fajardo. Puis, à l’annonce des résultats, elle a hurlé: «Unité! Unité! Unité!» Sur la scène, le premier candidat de gauche ayant réussi à aller aussi loin dans une course présidentielle colombienne a lancé: «Nous sommes la force libre de la citoyenneté. Nous avançons. Vous pouvez avoir la certitude que nous allons gagner, que l’histoire de la Colombie peut être changée» avant d’ajouter: «Maintenant, oui, le pluralisme peut être un des axes de la démocratie.»

A l’annonce des résultats, Ivan Duque, fort de ses plus de 39% a d’abord «remercié Dieu pour être là». Il a ensuite répété qu’il ne souhaitait pas «réduire en miettes» l’accord de paix signé en novembre 2016 mais tout de même… le réviser. Le négociateur de l’accord de paix, Humberto de la Calle, prisonnier de lamentables rapports de force au sein du Parti libéral qu’il représentait comme candidat, n’a obtenu pour sa part que 2,06%.

Pour le second tour, Gustavo Petro, ancien guérillero du M-19, ancien sénateur et ancien maire de Bogota, a proposé publiquement une grande alliance pour la paix et contre les injustices sociales, sur la base d’un «accord sur les fondamentaux». Mais stigmatisé par les grands médias colombiens, il est présenté par ses détracteurs comme un «populiste de gauche» qui mènerait son pays à la ruine comme le Venezuela. Et beaucoup de Colombiens, au centre, voire même à gauche, sont encore loin d’être prêts à lui donner leurs suffrages. Les partisans naturels de l’accord de paix – Sergio Fajardo et Humberto de la Calle – vont-ils le rallier au second tour, ce qu’ils s’étaient refusé à faire au premier et ce qu’implorent de nombreuses voix sur les réseaux sociaux? Nul doute en tout cas que les négociations des jours qui viennent seront cruciales pour l’avenir du pays.