Dresser l’état de l’eau douce dans le monde. Et donner quelques conseils aux décideurs dans l’espoir d’améliorer la gestion de cette ressource précieuse entre toutes. Tels sont les deux ambitieux objectifs que les Nations unies poursuivent depuis quelques années en publiant des rapports à la veille de chacun des forums qu’ils consacrent, tous les trois ans, à la question. Après deux premiers documents parus en 2003 et 2006, les 24 agences et entités composant l’ONU-Eau en délivrent ce jeudi un nouveau à l’occasion du 5e Forum mondial des Nations unies sur la mise en valeur des ressources en eau, qui doit se tenir la semaine prochaine à Istanbul. Interview de son coordinateur, le Canadien William Cosgrove.

Le Temps: L’humanité risque-t-elle de manquer d’eau douce dans un proche avenir?

William Cosgrove: La planète recèle toujours la même quantité d’eau depuis sa création. La nouveauté, c’est que les hommes sont toujours plus nombreux à la consommer et qu’ils l’utilisent de toujours plus de façons. Pas seulement pour leur usage domestique mais aussi et surtout pour les besoins de l’agriculture, de l’industrie et de la production d’énergie. La difficulté ne serait pas trop difficile à surmonter si cette ressource était judicieusement répartie dans le monde. Mais voilà, elle ne l’est pas. La majeure partie des précipitations tombent soit dans les océans, soit dans les régions peu habitées des continents, comme les montagnes ou les forêts. Et elles en viennent souvent à manquer là où se situent les concentrations humaines.

– Comment remédier à cette ­disparité?

– Je laisserais de côté la question de l’eau potable, qui est un problème à part, pour parler de l’eau tout court. Il s’agit d’abord de nous organiser au niveau global pour que les pays qui en possèdent le plus en dépensent le plus et que les pays qui en possèdent le moins en dépensent le moins. Etant donné que 90% de cette ressource sert à produire des biens agricoles ou manufacturés, c’est dans ces secteurs que nous devons concentrer nos recherches et multiplier les initiatives. Pour qu’un maximum de pays aient la possibilité de prospérer, donc d’amasser des devises en exportant, sans vivre au-dessus de leurs ressources en eau.

– Bel idéal. Mais comment se traduit-il dans la réalité?

– Il existe différents cas de figure. De nombreux pays manquent malheureusement d’eau et ne voient pas comment développer des activités économiquement intéressantes susceptibles de s’en passer. Mais d’autres ont trouvé un équilibre entre leurs besoins en devises et leurs ressources hydriques. La Tunisie, par exemple, a utilisé un indice récemment développé, l’empreinte en eau, pour calculer le plus précisément possible l’intérêt qu’elle avait à développer certaines activités, notamment à importer ou exporter tel ou tel produit. Cela lui a permis d’optimiser son potentiel, sinon de l’augmenter. C’est là un type d’initiative que nous ne pouvons qu’encourager vivement. Et puis, bien sûr, il y a des pays qui ont les moyens de vivre très confortablement avec un minimum de ressources en eau parce que leurs exportations leur rapportent toutes les devises nécessaires. Ils ne possèdent pas suffisamment d’eau pour produire les biens alimentaires ou manufacturés dont leur population a besoin? Pas de problème: ils recourent aux importations pour en acquérir, indirectement, ailleurs. Ainsi procèdent notamment les Etats du Moyen-Orient qui importent en produits agricoles l’équivalent de deux fois le débit du Nil.

– Les pays industrialisés ne sont guère concernés par ce genre de calculs…

– Ils connaissent une situation plus détendue. Mais cela ne veut pas dire qu’ils peuvent faire n’importe quoi. La région des Grands-Lacs, à cheval sur les Etats-Unis et le Canada, dispose d’énormes quantités d’eau. Or ses habitants en retirent déjà autant qu’il en tombe. Encore un peu et leur immense réservoir naturel pourrait voir son niveau baisser. Là aussi, des mesures sont à prendre. Cette fois, pour limiter des gaspillages qui ont pris parfois des proportions insensées. Savez-vous que le réseau de distribution de Montréal, ma ville, est si détérioré qu’il perd 40% de son débit? Si nous voulons vraiment que les régions les plus favorisées produisent ce dont les autres ont besoin, nous devons considérer l’eau non pas comme une ressource locale abondante mais comme une ressource globale limitée. Et donc la gérer partout avec rigueur.

«Water in a changing world», Unesco Publishing, mars 2009.