«L'échec de l'idéologie de l'empire américain est irréversible»

Pour le politologue Pierre Hassner, le bilan de l'ère Bush est à tous points de vue catastrophique. Le prochain président dirigera une Amérique affaiblie «dans un contexte d'imprévisibilité de plus en plus effrayant».

Le Temps: Au tournant du siècle, les Etats-Unis faisaient figure d'«hyperpuissance». Aujourd'hui, c'est un empire à genoux, ou du moins une puissance affaiblie. Que s'est-il passé?

Pierre Hassner: Le sommet objectif de la puissance américaine se situe après 1989 avec la disparition de l'Union soviétique et du monde bipolaire. Comme après la Seconde Guerre mondiale, l'Amérique se retrouve en situation de monopole. Durant douze ans, jusqu'en 2001, l'Amérique est triomphante. Lorsque George Bush arrive au pouvoir, en 2001, il prône une politique plus humble. L'Amérique ne peut pas se mêler de tout. Le 11 septembre ajoute un élément idéologique: ceux qui avaient salué l'ère Reagan mais s'impatientaient de la politique plus modeste de Bush II et de Clinton, parlent désormais de nouveau siècle américain. Les néo-conservateurs saisissent cette occasion pour imposer leurs vues. L'Amérique se sent alors à la fois vulnérable, innocente et en même temps toute-puissante sur le plan militaire. On veut se venger et éradiquer le mal. En réaction au terrorisme se dessine pour la première fois une idéologie explicitement impériale. Avant cela, certains parlaient d'impérialisme américain, mais l'Amérique ne se considérait pas comme un empire. Elle va utiliser sa force pour vaincre le terrorisme, puis redessiner le Moyen-Orient et introduire la démocratie partout. Le pays s'embarque dans une aventure avec exaltation et mépris pour les Etats mous. Or c'est précisément cette aventure bushienne, l'invasion de l'Irak, Abou Ghraib et la torture, les ennuis de l'Afghanistan, qui affaiblit aujourd'hui l'Amérique. Les instruments de sa superpuissance, le militaire, le «soft power» et le modèle qu'elle incarne du capitalisme, sont tous trois remis en question. Le cas de la Géorgie aujourd'hui est une manifestation de l'impuissance des Etats-Unis. Ils ont encouragé Saakachvili à se mettre en avant mais ne peuvent rien faire pour le protéger.

- La guerre contre le terrorisme était toutefois légitime.

- La guerre globale contre la terreur était un concept trompeur. L'illusion stupide de deux camps, du bien contre le mal, s'est installée. Condoleezza Rice est allée jusqu'à dire qu'il n'y avait plus de conflits entre les grandes puissances puisque tout le monde était uni contre Al-Qaida. Cela n'a pas marché car on ne tenait pas compte des situations locales. Par ailleurs pour les musulmans et le Sud, c'était les chrétiens, les juifs, les anciens colonisateurs blancs qui attaquaient un pays musulman. La réaction contre l'intervention militaire des Etats-Unis - qui est perçue comme une croisade - est très répandue dans le monde. Les Américains ont mis très longtemps à s'en rendre compte.

- Est-il exagéré d'affirmer que l'Amérique a perdu sa guerre contre Ben Laden?

- C'est l'enjeu de la campagne électorale. Il n'y a pas eu de deuxième 11 septembre, c'est déjà beaucoup. Ensuite, ils ont arrêté plusieurs hauts cadres d'Al-Qaida. D'une certaine façon, tous les deux ont perdu. Ben Laden pensait qu'il provoquerait le retrait des Américains du Moyen-Orient. Cela les a au contraire endurcis comme l'Intifada a endurci les Israéliens. Al-Qaida n'a pris le pouvoir nulle part et ce n'est pas Al-Qaida qui a provoqué la remise en question actuelle du système capitaliste.

- Cette perte de puissance marque-t-elle la fin de l'influence du courant néo-conservateur?

- Je vous répondrai le 5 novembre. Les néo-conservateurs ont l'air dans les choux, mais ils se sont tous réfugiés chez John McCain. McCain est tout aussi dangereux. J'avais de l'estime pour sa critique de l'usage de la torture, mais il est extrêmement étroit, fils et petit-fils d'amiral. Il ne sait faire qu'une chose: la logique d'escalade dans les crises et user de la force. Les néo-conservateurs, c'est un petit groupe d'intellectuels qui pensent beaucoup à Israël et à la démocratie. S'ils ont eu un tel succès, c'est qu'il existe aussi une Amérique «Jacksonienne» (le général Jackson était populiste et dur) dont l'héritière actuelle est Sarah Palin: c'est la réaction d'une Amérique rurale, conservatrice et protectrice, contre Washington, contre les élites intellectuelles et contre les Européens corrompus, amollis et lâches. Ces gens ont très mal vécu la défaite du Vietnam et la contre-culture des années 60.

- Va-t-on assister à un repli protectionniste?

- Il peut y avoir deux effets à la crise: soit on estime que tout est global, qu'il faut trouver des solutions ensemble pour changer de mode de vie; soit c'est chacun pour soi et l'on se replie. Les démocrates tiennent un langage protectionniste. On voit partout se dessiner un mouvement contre l'immigration. Sur le plan militaire, les gens n'ont pas envie d'aller faire la guerre pour répandre la démocratie, sauf contre l'Iran. Mais ils sont coincés avec l'Irak et l'Afghanistan. Je crains plutôt un repli. Le danger est d'assister dans cette campagne à la poursuite d'une rhétorique «nous devons guider le monde», «nous sommes tous Géorgiens» comme l'a dit McCain, alors que l'Amérique n'a plus les moyens de le faire.

- Quelle est l'incidence de cette perte de moyens sur les relations internationales?

- Objectivement, les Etats-Unis restent la plus grande puissance mondiale, le «primus inter pares». Les Russes s'illusionnent quand ils parlent de devenir la première puissance. Quant à la Chine, elle a beaucoup de problèmes devant elle. S'ils comprenaient que le monde a changé, que beaucoup de gens, malgré tout, continuent à compter sur eux, mais que le fait de prêcher leur modèle ne passe plus, s'ils avaient une politique plus subtile, plus modeste, moins dictatoriale, ils pourraient alors encore exercer une grande influence. Mais comment trouver un équilibre entre interventionnisme et isolationnisme? Pour l'instant, il n'y a plus que les Israéliens et les Européens de l'Est - et encore - qui ont confiance en eux.

- Avec leur croisade, les Etats-Unis ont négligé l'Amérique latine, leur arrière-cour traditionnelle, ce qui a permis aux pays de la région de se prendre en main. On peut y voir un effet positif de cette perte d'influence.

- Je n'aurais pas choisi cet exemple. Il y aura bientôt autant de Latinos que de Blancs anglo-saxons aux Etats-Unis, donc forcément ils s'intéresseront à l'Amérique latine. Ensuite, il faut distinguer les situations dans la région. Le point très positif, c'est Lula. Mais en Colombie, au Venezuela, c'est autre chose. De manière plus générale, je suis d'accord que cette perte d'influence peut être positive. Les Américains devraient laisser les Européens se mettre en avant et permettre aux puissances régionales de prendre les choses en main. je pense à l'Inde, au Pakistan, à l'Iran, à l'Egypte, à l'Arabie saoudite ou à la Turquie.

- Le bilan des années Bush apparaît comme un désastre...

- Oui, absolument partout. Il n'y a que quelques petites victoires, comme le renouement des relations avec la Libye même si ce n'est pas très glorieux; je ne sais pas qui roule qui dans l'affaire nord-coréenne, et finalement, à ma grande surprise, le «surge» en Irak à l'air de marcher. Mais fondamentalement, l'intervention extérieure, l'extension infinie de l'OTAN, la croisade pour la démocratie, le problème du Moyen-Orient et maintenant la situation économique et financière, tout cela est un désastre. Cela dit, la complexité du monde actuel est infiniment moins gérable que tout ce que l'on a connu. Ce n'est ni le système des grandes puissances de la fin du XIXe siècle, ni la Guerre froide bipolaire, c'est une espèce de multiplicité de puissances, de légitimités concurrentes, religieuses, politiques, technocratiques où on ne peut avancer qu'avec prudence. Ce n'est pas dans l'esprit américain. Ils ont du mal à s'adapter à ce monde.

- Les Etats-Unis pourront-ils renouer avec l'hyperpuissance?

- C'est la fin d'une époque. On ne retournera pas en arrière, le monde est plus complexe, il y a un élément d'imprévisibilité de plus en plus effrayant. Le changement le plus profond est l'hétérogénéité du système. On n'aura plus jamais un système pyramidal avec un empire au sommet. Cela dit, la superpuissance était en partie une illusion. Les Etats-Unis ont imposé un embargo idiot sur Cuba depuis quarante ans et Castro est toujours là.

- En quoi le rapport de l'Amérique au monde changerait avec une élection d'Obama?

- Obama est un mystère. Si McCain est élu, cela accroît le fossé entre l'Amérique et le monde. Le monde entier est plutôt pour Obama. Cela peut toutefois se retourner. Les démocrates dénoncent l'unilatéralisme et veulent coopérer davantage avec les alliés de l'Amérique, ce qui se traduira par une demande envers ceux-ci pour envoyer davantage de troupes en Afghanistan. Or personne n'en a envie. Bush était un bon alibi pour le refuser. Donc il y aurait une crise plus immédiate avec Obama. Je crains enfin les ressemblances entre Obama et Kennedy: quand il est arrivé au pouvoir, Khrouchtchev pensait que c'était un gringalet et il a cherché à l'intimider. Il n'est pas impossible que Kennedy ait fait des bêtises juste pour prouver le contraire. Il a engagé un réarmement excessif s'est lancé dans le Vietnam pour montrer qu'il était un dur. Malgré tout, Obama, par son enfance, son père africain, doit avoir un sens du monde. J'espère qu'il puisse être un pont avec le reste du monde. A l'inverse, l'idée que Sarah Palin, une dame fanatique et ignorante, puisse être à la tête du plus puissant pays du monde est terrifiante. Obama c'est de l'inconnu, mais McCain-Palin, c'est du trop connu.

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