L’école a peur de l’histoire suisse

Enseignement L’histoire suisse est populaire, et la politique s’en empare

Des historiens montent au créneau pour défendre leur discipline

Mais que fait donc l’école?

Marignan 1515. Ou plutôt Marignan 2015? Une nouvelle bataille fait rage en cette année commémorative. Non seulement sur l’origine de la neutralité helvétique, mais plus largement sur la récupération d’événements historiques par le discours politique, celui de l’UDC en particulier.

D’un côté, les historiens sont ravis. L’histoire fait la une des journaux. On en parle au café du Commerce. Depuis la controverse sur le rôle de la Suisse dans la Deuxième Guerre mondiale, on n’avait plus vu cela.

Mais, d’un autre, ils sont dans leurs petits souliers. Les polémiques du moment ont un effet collatéral: elles mettent en évidence la faiblesse des connaissances des Suisses sur leur propre passé. L’école est sur la sellette, accusée d’enseigner mal, voire pas du tout, l’histoire nationale.

Trois historiens de sensibilité politique diverse ont lancé un «appel pour l’histoire» la semaine dernière dans le canton de Vaud. Ils réclament une meilleure place de l’histoire dans les programmes scolaires (LT du 03.09.2015). «Il y a un rognage de l’histoire, c’est un fait objectif», ajoute le Genevois François Walter, auteur d’une récente Histoire de la Suisse, assurant qu’«à Genève, c’est encore pire».

De branche spécifique qu’elle était, l’histoire tend de plus en plus à se fondre dans un enseignement interdisciplinaire incluant la géographie, l’environnement, le civisme, avec le risque de pêle-mêle qui s’ensuit.

Le Grison Sacha Zala, qui préside la Société suisse d’histoire (SSH), constate aussi le recul. Pour lui, l’histoire peine à faire valoir son autorité «face au puissant lobby des branches MINT» (maths, informatique, sciences naturelles, technique).

Que répond le système scolaire? Olivier Maradan, secrétaire général de la Conférence latine de l’instruction publique (CIIP), montre de la compréhension pour la montée au créneau des historiens, alors que les sciences humaines font l’objet d’attaques politiques. Mais il conteste «catégoriquement» que le Plan d’études cadre romand (PER) de 2010 induise une diminution globale de la dotation en histoire. Sans y contraindre, le PER recommande deux périodes par semaine au secondaire. Mais, dans la redistribution des matières sur 11 années de scolarité, il se peut qu’une heure soit perdue dans certains cantons pour un degré ou une année scolaire. La Suisse romande protège aussi l’histoire dans les neuf domaines de formation de la maturité professionnelle (commerce, technique, agriculture, etc.), assure-t-il, alors que le plan-cadre fédéral ne l’impose en effet pas.

Olivier Maradan préfère mettre en évidence ce qui va selon lui revaloriser l’histoire et la géographie: un matériel d’enseignement commun va bientôt sortir pour l’école secondaire, pour la toute première fois depuis un siècle et demi que la coordination scolaire romande existe. En retard sur le calendrier initial, la livraison de ce matériel est prévue en 2016 pour la 9e année, d’ici à 2018 pour la 10e et la 11e. Les cantons resteront libres d’adopter ou non le manuel promis.

«Dans ce travail, nous sommes sous haute surveillance», décrit Olivier Maradan. A entendre l’homme de la CIIP, on comprend que tout est recherche de consensus et de réglages fins, chaque formulation de paragraphe mesurée à l’aune de sa compatibilité avec la société multiculturelle, et de son potentiel explosif pour des conseillers d’Etat conscients de l’attention critique de l’opinion sur ce sujet.

Observant de plus loin ce chantier, l’historien François Walter est plus tranchant: «Il est difficile de comprendre pourquoi il a fallu tant d’années pour se mettre d’accord sur un programme minimal. La vérité, c’est qu’on a peur de l’histoire.»

Reste l’autre grande question: la place de l’histoire suisse dans le programme scolaire. L’an dernier déjà, une pétition genevoise de la Nouvelle Société helvétique exigeait son retour à l’école.

«L’histoire suisse est en filigrane de tout l’enseignement historique», assure Olivier Maradan. «C’est un faux débat, assène Dominique Dirlewanger, chef de file de l’histoire pour les gymnases vaudois. Selon lui, l’histoire nationale s’est enrichie ces quinze dernières années de méthodes comparatives qui permettent justement de dépasser le clivage histoire locale ou globale.

D’autres historiens interrogés par Le Temps admettent pourtant – et pour certains regrettent – que l’histoire suisse soit tombée en disgrâce, du fait d’une génération intellectuelle ayant favorisé l’histoire globale.

La publication du rapport Bergier sur le rôle de la Suisse pendant la Deuxième Guerre mondiale, en 2002, la virulente controverse qui en a découlé, avec pour conséquence la droite nationaliste qui s’empare de l’histoire, tout cela a finalement secoué les esprits.

«Les partis bourgeois ont raté le coche», juge le Vaudois Olivier Meuwly, membre et historien du PLR, estimant que la gauche est de toute manière peu portée sur l’histoire nationale. L’histoire étant manipulable par définition et l’idéologie jamais très loin, il faut encourager la confrontation entre historiens et non seulement entre politiciens.»

Laissons à Peter Gautschi, didacticien de l’histoire à la Haute Ecole pédagogique de Lucerne, le mot de la fin: «Il est d’autant plus important d’enseigner une histoire suisse qui rassemble, comme le mérite la «Willensnation» qu’est la Suisse, plutôt qu’une histoire suisse qui divise, comme celle qui repose sur la mythologie.»

«Nous sommes sous haute surveillance dans l’élaboration d’un manuel commun aux cantons romands»