Qu'est-ce qu'un classique? C'est un livre qui dit toujours davantage que ce que son auteur a cru y mettre, qui déborde ses intentions, qui fait éclore des vérités et des interprétations nouvelles à chaque relecture, à chaque époque où on l'interroge. «Nous écrivons parce que nous ne savons pas ce que nous voulons dire. Ecrire nous le révèle», explique J.M. Coetzee dans Doubler le cap, comme si l'aventure romanesque contraignait auteurs et lecteurs à piétiner leurs certitudes rassurantes dans le flot d'une perpétuelle renaissance. Aussi toute grande œuvre est-elle toujours «ouverte» - dixit Umberto Eco - et c'est ce qui fait le prix de celle de Coetzee.

A mesure qu'elle se forge - au faîte de la littérature contemporaine -, cette œuvre-là semble à la fois plus solide et plus précaire, éblouissante dans le mouvement même qui la fragilise. Essayez de trouver une vérité, une morale ou une conclusion dans un roman du Nobel 2003. Vous en découvrirez, certes, mais vous constaterez qu'elles ont le goût de l'éphémère et que, à la page suivante, Coetzee corrige, se désavoue, se réfute, comme s'il souhaitait torpiller le bâtiment qu'il construit en le déconstruisant. Magistral écrivain qui, dans une époque gavée de dogmes, va chercher chez Diderot et chez Sterne les levains d'une ironie radicale qui est à la fois un auto-sabordage et une leçon d'irrévérence.

Ce travail de sape culmine dans Elizabeth Costello, le roman le plus incendiaire de Coetzee. Ecoutons sa sulfureuse héroïne: «Je suis écrivain, lance-t-elle, marchande de fictions. Je n'entretiens que des croyances provisoires: des croyances immuables seraient des obstacles sur ma route. Je change de croyances comme je change de vêtements ou de logement, selon mes besoins.» Ces mots d'Elizabeth Costello, l'alter ego de Coetzee, sont la clé de son nouveau roman, Journal d'une année noire. Qui nous oblige constamment à changer de cap. Qui nous déboussole, littéralement. Et qui déconcerte sur le plan visuel, puisque chaque page comporte trois parties - trois «étages» d'un même édifice - séparées par un trait noir. On peut donc lire à l'horizontale, ou à la verticale, ces récits empilés les uns sur les autres et les parcours seront multiples, tout en offrant une vision du monde plurielle dans le kaléidoscope d'une pensée éclatée.

La partie supérieure est le bréviaire d'un romancier australien d'origine sud-africaine qui avoue «écrire sur des âmes tourmentées» et qui ressemble évidemment à Coetzee. Ce romancier n'a pas de nom - seulement deux initiales, «J.C.» - et il doit donner à un éditeur allemand un manuscrit où, à bâtons rompus, il consignera ses réflexions sur toutes sortes de sujets. Ce sont ses «opinions tranchées» que fait défiler Coetzee en une cinquantaine de brefs chapitres où il est question de la démocratie, de l'anarchisme, du terrorisme, d'Al-Qaida, de la pédophilie, du droit d'asile, des animaux, du sport, de Tony Blair, de l'au-delà, de l'érotisme, de Pinter, de Bach ou de Dostoïevski. Chaque fois, «J.C.» prend le contre-pied des idées reçues, détourne les lieux communs, fustige les préjugés d'une société dont il est le Diogène.

Ce florilège sulfureux, il l'enregistre sur un dictaphone car sa main vieillissante est de plus en plus maladroite. Il lui faut donc trouver une secrétaire et c'est de cela qu'il nous parle dans «l'étage» du milieu. Il raconte alors comment il a déniché une jeune femme, Anya, pour qu'elle mette ses propos au propre, devant le clavier de sa machine. Leurs relations seront vite orageuses et puis, peu à peu, la dactylo ajoutera son grain de sel aux «opinions tranchées» de «J.C.». Lequel, sensible aux remarques et aux critiques d'Anya, va se mettre à réviser sa philosophie, à se corriger et à s'amender, atténuant tel jugement, rectifiant telle pensée... Quant au lecteur, il devra choisir entre toutes ces cartes biseautées que Coetzee lui tend, avant de découvrir - dans «l'étage» du bas - le monologue intérieur d'Anya. Qui, à son tour, donne son propre point de vue, confie ses doutes, raconte comment elle est parvenue à émoustiller «señor J.C.», et pourquoi elle ne va pas tarder à larguer son compagnon, Alan, un financier borné.

Ce Journal d'une année noire est une œuvre chorale, un éloge de l'incertitude où Coetzee se livre à un exercice de haute voltige. Où on perd ses traces quand il semble trouver sa voix et sa voie. Où on le comprend quand il feint de s'égarer. Et où le Neveu de Rameau a rendez-vous avec Tristram Shandy pour semer la zizanie dans l'esprit de lecteurs en déroute. Et admiratifs.