Qu'en est-il de l'économie réelle? A-t-elle encore une chance d'éviter un fort ralentissement?

CT:Je pense qu'il y a une chance, même si la fenêtre d'opportunité est assez réduite. Les chiffres américains montrent un resserment des conditions de crédits aux petites entreprises. Il y a toujours des cycles de ce type-là. Les plus grandes entreprises ont toujours la possibilité de se financer en émettant des obligations. Il est d'ailleurs très frappant de voir que sur ces obligations, les difficultés frappent nettement les entreprises financières et moins les autres.

GC:On ne peut pas éviter d'évoquer le parallèle avec la crise de 1929, ce qui a forcément un effet sur la consommation. Pour la Suisse, j'ai peine à imaginer que l'horlogerie de luxe, par exemple, puisse se maintenir sur les mêmes niveaux. Même si la confiance revient, il y aura un ralentissement. Si la leçon à en tirer était l'exigence d'une meilleure allocation des risques, ce ne serait pas un mal. L'accumulation de l'endettement personnel aux Etats-Unis n'est pas non plus tenable à long terme. Mais dans le même temps, les marchés auront toujours besoin de gens qui prennent des risques. Comme chaque crise débouche sur une loi, il faudra donc rester mesuré.

BK: L'économie réelle a déjà subit le choc des prix alimentaires, des matières premières, et du pétrole. Malgré leur baisse récente, ces prix restent deux fois plus élevé qu'il y a un ou deux ans. Les freins qui s'appuient sur l'économie restent donc importants. J'ajoute cependant que les crises font toujours des gagnants. Les fonds souverains s'apprêtent à acheter des paquets entiers de grandes sociétés, à bon marché. Aux Etats-Unis, des centaines de milliers de ménages acquièrent des logements à bon compte. Regardez encore le milliardaire Warren Buffett qui investit en ce moment à des prix fabuleusement bas. Nous assistons à d'importants transferts de richesse, mais pas à son anéantissement. Dans un an, il y aura beaucoup d'heureux. Si crise financière rentre dans l'ordre, l'économie réelle n'aura «plus que» les problèmes de renchérissement à surmonter.

CT: Ce qui est plus frappant à mon sens est que la leçon de 1929 a été apprise. A l'époque, le gouvernement avait choisi de laisser faire le marché avec le résultat que l'on connaît. Cette fois, la Fed et le Trésor sont partis au front et ont même été prêts à changer leur fusil d'épaule en cours de route. Le secrétaire au Trésor Hank Paulson a commencé par refuser de prendre des participations dans les banques et, lundi, il s'y est finalement résolu, que cela plaise ou non aux banques. Cela démontre une énorme flexibilité. Si cette crise passe et qu'elle n'aboutit qu'à un ralentissement, ce serait un succès de la politique économique. Pour ce qui est des nouvelles lois à venir, on peut attendre que des leçons soient tirées, notamment dans le domaine de la protection des consommateurs. Par exemple, il n'y a pas de loi aux Etats-Unis qui limite le surendettement. Cela pour une raison bien simple: le lobbying des sociétés de cartes de crédit qui ne veut pas en entendre parler.

Ce découplage entre économie financière et réelle n'est-il pas inquiétant? Il y aurait d'un côté ceux qui jouent au casino, et de l'autre les vrais gens, c'est-à-dire nous, qui en sont les victimes...

CT: C'est justement du fait de la connexion entre les deux que les gouvernements sont intervenus. Si la finance n'avait concerné qu'elle même, cela n'aurait pas été nécessaire. Par ailleurs, un découplage peut être le reflet d'un partage du risque qui fonctionne. Même si cela peut avoir l'air bizarre au premier abord, on peut tout à fait imaginer une économie réelle où la consommation et la production seraient relativement stable, et des flux financiers très vifs qui reflèteraient une mise en équilibre permanente. C'est ainsi que le partage des risques fonctionne.

BK. Je crois aussi que cette distinction est artificielle. L'activité financière se trouve davantage au cœur du reste du système économique que la cordonnerie! Toutes les activités bancaires servent l'économie réelle: elles transfèrent les risques, transfèrent les avoirs dans le temps, comme c'est le cas des rentes du 2e pilier. La confiture que je mangerai dans 20 ans n'est pas encore cuite. Le système bancaire provoquera sa fabrication le moment venu, comme pour mes rentes à ma retraite. Enfin, troisième fonction des banques, la transformation des petites sommes en grosses, qui permettent de réaliser des investissements. Tout cela est très complexe, difficilement compréhensible par le grand public, mais cela sert l'économie réelle. Cette dernière est d'ailleurs elle aussi extrêmement sophistiquée à l'image d'une aciérie moderne.