Irak

L’égérie des Yézidis rachète une à une les femmes kidnappées par l’EI

Vian Dakhil a été la première à alerter le monde sur les massacres commis par les djihadistes contre les Yézidis. Elle était l’invitée fin février du Geneva Summit for Human Rights and Democracy

Vian Dakhil n’avait pas le regard si noir, ni les mâchoires serrées avant que les Yézidis ne se fassent massacrer en août 2014 dans la région de Sinjar. Avant, elle faisait de la politique, à Erbil, dans le Kurdistan irakien et à Bagdad, au parlement national, où elle est la seule élue yézidie. Malgré le sérieux des affaires et la complexité des dossiers, elle gardait un air espiègle, qui a presque disparu.

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Désormais Vian Dakhil n’a qu’une ambition attirer l’attention sur le sort de ses coreligionnaires et surtout sur celui des milliers de femmes et d’enfants martyrisés par les djihadistes de l’État islamique (EI). Ces derniers ont quitté le mont Sinjar, mais le combat de Vian Dakhil continue: elle tente par tous les moyens possibles de faire libérer les 2200 femmes et enfants qui sont encore retenus captifs et réduits en esclavage.

L'égérie des Yézidis

Lorsque le 3 août 2014, les combattants de l’EI s’emparent de la ville de Sinjar et des villages avoisinants, tous majoritairement peuplés de Yézidis, la crainte que des exécutions en masse aient lieu se répand rapidement dans tout le pays. Deux jours plus tard, Vian Dakhil est à Bagdad où siège le parlement, elle est l’une des premières à être mise au courant de ce qui se trame dans les nouveaux territoires conquis par l’EI. Elle monte immédiatement au créneau pour faire entendre l’urgence. Son discours, mêlé de tant de larmes qu’elle s’étrangle avant de pouvoir le finir, fait le tour du monde: «Mes frères, au nom de l’humanité, je vous en supplie, sauvez-nous!»

Elle parle de génocide, de milliers de déplacés encerclés et menacés d’une mort imminente: «J’ai dit ce que je ressentais, j’ai cru que c’était la fin.» Désormais les Yézidis ont leur égérie. Le tocsin est sonné, une armée est levée dès le 7 août: les peshmergas Kurdes et l’armée irakienne puis, dans la foulée, les forces américaines. L’avancée de l’EI est ainsi stoppée.

Alors que les armées se mettent en ordre de bataille, Vian Dakhil se met en ordre de marche. Elle saute dans un hélicoptère pour livrer de la nourriture aux fuyards affamés et cernés par les djihadistes sur les pentes du Mont Sinjar. Mais l’opération tourne au fiasco: des désespérés tentent de s’accrocher à l’hélicoptère qui repart, l’appareil perd l’équilibre et tombe. Vian Dakhil en est quitte pour une fracture, mais le pilote perd la vie. «Il fallait absolument donner l’exemple et je ne pouvais rester les bras croisés au parlement en pleurant, pendant que mon peuple se faisait exterminer».

Vian Dakhil obtient l’oreille des autorités et un soutien, grâce à ses réseaux, à sa famille et au parti dans lequel elle et son père militent, le PDK de Massoud Barzani, président de la Région autonome du Kurdistan. La jeune femme de 44 ans, célibataire, concède avoir presque tout donné pour la politique.

Entre 4000 et 6000 dollars pour racheter une personne

Après le retrait des combattants de l’EI à Sindjar, on découvre l’ampleur des massacres, des milliers d’hommes manquent à l’appel, pour la plupart exécutés puis jetés dans des fosses communes, «on a exhumé des centaines de cadavres, mais toutes les dépouilles n’ont encore été retrouvées». Plus de 5000 femmes sont aussi portées disparues, pour la plupart d’entre elles contraintes à devenir les épouses ou les esclaves sexuelles des djihadistes: «Sur les 5840 femmes et enfants kidnappés, après les morts et les libérations contre rançon, 2200 restent encore prisonniers.»

Vian Dakhil utilise sa notoriété, une fondation qui l’appuie et les réseaux sociaux pour faire circuler son message: elle rachète à leurs ravisseurs les femmes et les enfants retenus contre leur gré: «Je paye entre 4000 et 6000 dollars par personne, un peu moins pour les enfants». Elle s’occupe de tout et c’est sur son numéro personnel qu’elle reçoit les appels à l’aide, les cris de détresse ou les demandes de rançon: «Certaines prisonnières me racontent les sévices endurés, cela dépasse l’imagination. Une mère qui avait tenté de s’échapper a vu son bourreau dépecer l’enfant et le manger. J’ai pu la faire libérer en payant».

Des dizaines de villages yézidis sont encore occupés par l’EI. Et dans Les localités qui ont pu être reconquises aux djihadistes, notamment la ville de Sinjar, il ne reste quasiment aucun mur debout: «90% des bâtiments sont détruits, les autres sont encore piégés par des engins explosifs. Aucun des déplacés ne veut y retourner. Sur les 600 000 Yézidis, 420 000 vivent dans des camps, dans les zones contrôlées par les Kurdes en Irak et en Syrie». Les viols et les mariages forcés qu’ont subis les femmes sont vécus comme un traumatisme par l’ensemble de la société qui prône des valeurs essentiellement patriarcales et traditionnelles. «Baba Sheikh, le chef spirituel de la communauté a issu une fatwa pour que les femmes ne soient pas rejetées par leurs familles. Il a insisté pour que tous comprennent que ce sont elles les victimes. Cela nous a beaucoup aidés.»

A ceux qui ne croient plus avoir un futur en Irak, Vian Dakhil ne sait plus quoi répondre: «Ils ne peuvent plus vivre avec leurs voisins arabes qui ont été les complices des massacres. Mais vivre dans les camps n’est pas une option non plus. J’aimerais les convaincre de rester, mais comment?» Elle reçu le prix Anna Politkovskaya en 2014 pour son combat: «Je dois vivre avec la peur, l’EI m’a désigné comme une cible à abattre».

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