Un géant aux yeux bleus enfantins. En cette année 1843, au moment de s’attaquer à ce qui deviendra Le Comte de Monte-Cristo, Alexandre Dumas (1802-1870) carbure dans sa boutique littéraire. Il entreprend mille chantiers, entouré d’un bataillon de collaborateurs, dont le précieux Auguste Maquet, qui œuvre à ses côtés en tant que scénariste et documentaliste. On l’accuse d’exploiter des «nègres», d’apposer son patronyme lucratif au bas de romans qu’il n’aurait pas écrits. Un certain Eugène de Mirecourt prétend même en 1845 démonter le système dans «Fabrique de romans: Maison Alexandre Dumas et Cie». Dumas, lui, riposte: comme le peintre Raphaël, secondé par son disciple Jules Romain, il doit pouvoir s’appuyer sur d’autres plumes, bâtisseurs d’intrigues, chasseurs d’anecdotes, copistes. Et après tout, qu’aurait accompli Napoléon sans ses généraux?, plaide-t-il encore. L’écrivain, né un 24 juillet 1802, fils d’un général républicain, conçoit son œuvre comme une conquête. Au bout de sa plume, la fortune et les honneurs. Sa puissance de travail est colossale, comme le raconte Daniel Zimmermann dans Alexandre Dumas le Grand (Phébus). L’ordinaire de l’ogre? Au réveil, après avoir épuisé dans des draps de soie une jolie comédienne, il endosse son blanc de travail, «pantalon à pied de basin» et chemise batiste. Il pose sur son écritoire une feuille bleu pâle, jette un coup d’œil sur les pages de la veille, puis s’engouffre dans la fiction. Sa plume de cygne court, l’encre coule à jet continu – une page de 40 lignes par quart d’heure. Il cavale: pas de ratures ni de ponctuations. Ses secrétaires ponctuent ensuite. La manufacture Dumas rapporte: en 1844, l’écrivain se fait bâtir à Saint-Germain un château, qu’il appellera Monte-Cristo. Il sera bientôt ruiné. Puis se refera. Dumas était romanesque par tempérament.

Alexandre Dumas