Il s'appelle Mister Smith et travaille à Londres, au 72, Old Compton Street. Seule l'Angleterre pouvait produire un homme comme lui. De sa famille établie dans le Devonshire depuis plus de quatre cents ans, il a hérité le verbe haut perché qu'il laisse tomber du bout des lèvres et un sens de l'excentricité proportionnel à la rigidité des traditions qui lui ont été inculquées. Mister Smith héberge l'une des sociétés les plus secrètes de la capitale. Dans son studio, étrange cabinet de curiosités, on ne serait pas surpris de croiser les mauvais garçons de Dickens et de Hugo, les élégantes emperlées et encanaillées du Cotton Club faisant de l'œil à des gentlemen endimanchés, tandis que Ginger et Fred se toisent dans un pas de deux éternel. Une galerie de personnages imaginaires, prêts à prendre vie comme par enchantement sous les couvre-chefs imaginés par Justin Smith, un chapelier de 29 ans annoncé comme le fils prodige par ses pairs (et compatriotes), Stephen Jones et Philip Treacy.

En mai 2007, un gigantesque haut-de-forme de près d'un mètre, coiffé de plumes de faisan, faisait son entrée dans le monde de la chapellerie, porté par un nain à peine plus grand que lui. «Le Cirque macabre», l'extravagant premier défilé de Justin Smith, couronnait son master au Royal College of Art de Londres. Jongleurs de chapeaux melon, clowns à l'œil triste, strip-teaseuses à la fesse rigolarde, pierrots lunaires au parapluie éventré, cocottes énormes et splendides - toutes et tous chapeautés - lui emboîtaient le pas. Un vieux cirque pauvre, égrenant dans sa parade fantastique le souvenir de Charlie Chaplin amoureux fou d'une ballerine dans Limelight, celui de Cléopâtre en souveraine mal-aimée de Freaks ou la grâce fragile de Marion, trapéziste suspendue à la poésie rugueuse du film de Wim Wenders Der Himmel über Berlin. «Mes présentations sont toujours très cinématographiques et théâtrales; cela n'a pas de sens de faire un défilé classique avec des mannequins standards, car on ne peut pas voir les détails d'un chapeau sur le podium. Je fais donc appel à des performers capables de camper de véritables personnages. Souligner une humeur, révéler un caractère, s'inventer un destin, voilà l'esprit du chapeau!» Dans l'avalanche de couvre-chefs qui s'est déversée sur les défilés ces dernières saisons, ceux de Justin Smith occupent un créneau unique - à la fois porteurs d'une culture traditionnelle, d'un savoir-faire artisanal et d'une créativité débridée.

Mister Smith est né à Exeter, dans le Devonshire, un de ces coins de l'Angleterre où la campagne ressemble à un tableau de Gainsborough. L'Earl Grey y est préparé dans des théières fleuries et l'on se rend au culte dans des églises romanes. Une arrière-grand-mère chapelière, une grand-mère lui ayant appris à se découvrir en rentrant dans une pièce, un père invariablement chapeauté pour aller aux courses le dimanche: «J'ai grandi au milieu d'antiquités, dans une famille et une esthétique so brit'», raconte le styliste. Devenu coiffeur à Londres, directeur créatif de la chaîne anglaise Toni&Guy de 1998 à 2002, Justin Smith commence à s'intéresser aux proportions de la tête, à la répartition du volume et du poids, qui sont identiques pour les coiffures et les chapeaux, et commence à se former par ce biais-là. «A cette époque, j'étais dans le punk et l'avant-garde; je recherchais des techniques qui me permettraient d'aller plus loin dans mon travail», se souvient Justin Smith. Il ouvre alors son propre salon à Soho, And people like us, dans lequel il officie toujours deux jours par semaine, apprend à fabriquer des chapeaux, travaille comme coiffeur et accessoiriste de tête pour des magazines de mode. Son défilé de master lui vaudra l'attention de la presse et des acheteurs: il reçoit peu après le Styling Award du magazine i-D ainsi que le prix de la très cotée boutique parisienne Maria Luisa, qui lui consacre alors ses vitrines. En février 2008, il est lauréat du concours Topshop New Generation, soutenant les stylistes les plus prometteurs durant la Fashion Week de Londres.

Sans nostalgie, ce jeune chapelier anglais ressuscite l'envie d'attraper au vol son couvre-chef sur la patère avant de sortir dans la rue. «Mon travail est assez traditionnel. Ce sont souvent des formes reconnaissables, des archétypes du chapeau, mais dont les proportions ont été légèrement distordues. Leur taille est un peu plus petite ou un peu plus grande, comme si l'on avait pris le chapeau de son père... Ce qui leur donne un esprit très contemporain.» Pour le célèbre chapelier Stephen Jones, qui présentera d'ailleurs le travail de Justin Smith lors d'une exposition consacrée au chapeau du 24février au 10 mai 2009 au Victoria and Albert Museum à Londres, «les chapeaux de Justin ont une culture et ils sont originaux... C'est très intéressant de voir enfin un autre point de vue dans ce domaine.»

Si Mister Smith représente un nouveau courant dans la chapellerie, c'est paradoxalement en renouant avec l'histoire et les traditions dont ce métier est porteur: «Je fais souvent des choses accessibles, qui ont l'air d'avoir déjà un peu vécu, plutôt que des formes radicalement nouvelles ou torturées», raconte Justin Smith. Une veine parfaitement adaptée aux amateurs de vintage, qui ont ressuscité le chapeau comme accessoire de mode facile à vivre, le sortant ainsi de la sophistication excentrique dans laquelle il est resté abîmé durant ces dernières décennies. «Je fais aussi beaucoup de travail sur mesure et, parfois, des gens m'apportent un vieux chapeau à rafraîchir qui peut ainsi reprendre du service pour trente ou quarante ans. Le chapeau n'est plus un marqueur social, mais il donne toujours une certaine contenance et affecte votre attitude. Mettez un trilby et votre démarche change, vous aurez peut-être envie de défaire un bouton de votre chemise...», s'enthousiasme le chapelier.

«Dance with me», la collection de cet hiver 2008-2009, bruisse encore des échos d'une salle de bal d'entre-deux-guerres. Bibis, hauts-de-forme, bérets, bonnets d'aviateur, voilettes, plumes, feutres ou petites décorations de tête en cristaux Swarovski, ces couvre-chefs ont été présentés sur des hommes emmenant dans leur danse des poupées grandeur nature, elles-mêmes empanachées. Pour sa palette chromatique, Justin Smith semble avoir emprunté ses bruns et ses roux à une carte postale sépia. Mais le plus étonnant reste sans doute l'intérieur de ses chapeaux, doublés de soie imprimée d'un motif qui a une si jolie histoire: «La boutique d'antiquités dans laquelle mon fiancé travaille était une chapellerie dans les années 30 et 40. En faisant des travaux d'agrandissement, on a retrouvé des tas de factures cachées dans les murs. Un drôle de marché noir, sans doute... J'en ai fait le motif intérieur de mes chapeaux. On peut y lire le nom des articles, les prix, les dates... J'adore. La partie cachée doit être aussi délicate que ce qui est visible», s'enthousiasme Justin.

Cette double vie du chapeau est à l'image des techniques utilisées pour le fabriquer, variées et faisant souvent appel à des savoir-faire très différents: «On se brûle les doigts, il faut enfoncer des épingles dans le moule de bois sur lequel on travaille, on conçoit les volumes à la façon d'un sculpteur. Puis viennent les finitions, les détails, les plumes, le cousu-main... C'est pourquoi les chapeliers ont toujours un style très identifiable, parce qu'ils développent leurs propres techniques pour construire un chapeau», note Justin Smith, qui excelle pour sa part dans la justesse des proportions, dans l'ergonomie parfaite du couvre-chef et qui travaille uniquement avec des matériaux anglais. Durant la Fashion Week de Londres de septembre, Justin Smith présentait sa collection de l'été 2009, axée autour du couvre-chef modulaire: «Un chapeau doit avant tout être amusant à porter!» A chaque passage, les perfomers arrivaient avec un élément supplémentaire. Ils évoluaient ainsi du simple bandeau à des volumes plus spectaculaires, élargissant la notion de chapeau à celle, plus actuelle, de décoration de tête et laissant entrevoir d'autres chapelets d'images, d'autres sortilèges, prêts à s'envoler au premier coup de vent.