Dans quel état se trouve le secteur financier? Les plans de sauvetage l'ont placé sous anabolisants, est-il soigné pour autant?

CT:La situation est différente selon les pays. Aux Etats-Unis, le secteur financier est probablement surdimensionné. Il faut séparer les banques insolvables de celles qui souffrent d'un manque de liquidités et liquider les premières sans mettre les autres en danger.

BK: Les banques insolvables se trouvent principalement aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et en Islande. Le reste des banques allemandes, françaises ou espagnoles est solvable. C'est là la deuxième étape de la crise financière qui couvait depuis une année. Depuis la mi-septembre, les banques ne se prêtent plus entre elles. L'arrêt du commerce interbancaire, entre les grandes banques et les grandes entreprises, a provoqué la crise financière. Si, maintenant, la garantie des Etats et l'augmentation de la quantité de monnaie par les banques centrales permettent à ce commerce de reprendre, nous découvrirons que les établissements sont sains. Nous verrons peut-être même que l'économie réelle n'est pas trop touchée. Si tel est le cas, nous pourrons conclure qu'il s'est agi d'une crise de liquidité, et pas de solvabilité générale.

GC: C'est ce que veut la théorie du prêteur de dernier ressort: sauver de la faillite celui qui manque de liquidités et laisser aller à la faillite celui qui est insolvable. La Fed a donc pensé qu'elle pouvait se permettre de lâcher Lehman Brothers. Or, le 15 septembre, la faillite de ce dernier a créé une véritable panique qui a tout accéléré. Cela a montré que la politique du cas par cas était inefficace et n'apportait que plus d'incertitude.

BK:Les responsables politiques ont sous-estimé les conséquences de la faillite de Lehman Brothers. Or cette banque occupait une position centrale dans le commerce des dérivés de crédit. On n'a pas pensé que sa chute constituerait un énorme risque de contrepartie pour tout le reste du système bancaire mondial. Cette imbrication des banques entre elles n'est pas malsaine en soi. Mais elle se transforme en problème brutal lorsque l'on arrache un des cœurs du système.

GC: Je me demande pourquoi le gouvernement a lâché Lehman. Peut-être y avait-il un besoin de sacrifice. Mais, après ça, on ne laissera plus partir une banque en faillite. Plus généralement, le problème de la liquidité est paradoxal, puisque les marchés en abondent! Le problème est plutôt celui de son allocation entre les banques. Les banques d'investissement américaines ont toujours eu un grand recours au marché des capitaux pour se refinancer. Elles s'en sont retrouvées coupées du jour au lendemain, et étaient soudain incapables de faire face à leurs dépenses courantes. Dans le cas des banques européennes et suisses, elles avaient gardé un équilibre dans leurs sources de financement, qui repose en partie sur les dépôts. Même si, aujourd'hui, elles ne les partagent plus dans le système interbancaire.

CT:D'habitude, une panique bancaire se concrétise par des queues devant les guichets. C'est un phénomène bien compris que l'on peut prévenir en offrant des garanties de dépôt. Pour ce qui est du marché interbancaire, par contre, on s'était toujours dit que les banques arriveraient à évaluer la situation de leurs concurrentes, et à éviter une panique générale. Or ce que l'on a vu ces derniers jours, pour la première fois, c'est justement une panique équivalente à celle des guichets, mais au niveau des banques.

N'y a-t-il pas une contradiction entre le sauvetage général, comme on l'a vu en début de semaine, et la nécessité de purger le système, de rendre une taille raisonnable aux établissements? Que nous enseigne l'histoire à ce sujet?

CT:L'expérience montre que le problème des actifs pourris peut se régler en les mettant en quarantaine. L'état les reprend et les liquidera peut-être un jour, à plus long terme. C'est ce que les Américains avaient fait dans les années 90 avec la crise des «Savings & Loans» (ndlr: qui a frappé les caisses d'épargne), et c'est ce que les Japonais n'ont pas fait, en mettant le problème de côté pendant dix ans avant que cela ne leur saute à la figure.

BK:Nous pouvons aussi nourrir l'espoir que les mauvaises hypothèques en Espagne, en Irlande ou en Grande-Bretagne vont être absorbées par les banques, le capital injecté aidant. Ce fut le cas en Suisse lors de la crise immobilière dans les années 1990. En revanche, la question de la dimension des banques continue de se poser. La concentration à l'œuvre dans ce secteur aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne donne naissance à de nouveaux colosses; et si l'un d'entre eux fait faillite, ce sera comme Bear Stearns (ndlr: une banque d'affaires sauvée au printemps grâce à la Fed) mais à la puissance 3! C'est un danger. J'y ajoute un autre, celui des finances publiques, qui risquent d'être hypothéquées, c'est le cas de le dire, pendant des années. Cela constituera un frein indirect à l'activité économique, éloignera les baisses d'impôts. Rappelons la situation heureuse de la Suisse. UBS s'est recapitalisée seule. En outre, la dette publique a diminué de 20% au cours des quatre dernières années. Ce n'est pas la même chose en France, en Allemagne ou aux Etats-Unis. Aucun des deux candidats à la présidence ne pourra d'ailleurs mener la politique qu'il promet. Il sera prisonnier des hypothèques.