«L’Etat a lâché le contrôle du nucléaire»

Déchets Le géologue Marcos Buser quitte la Commission fédérale de sécurité nucléaire

Les experts indépendants ne sont pas écoutés, selon lui

Spécialiste reconnu des déchets spéciaux et nucléaires, bien connu en Suisse romande où il a conseillé les autorités pour de nombreux projets – dont la décharge chimique de Bonfol –, l’hydrogéologue zurichois Marcos Buser a claqué la porte de la Commission fédérale de sécurité nucléaire (CSN) en juin. Il entend ainsi protester contre le «copinage» entre l’Office fédéral de l’énergie (OFEN), l’Inspection fédérale pour la sécurité nucléaire (IFSN) et la coopérative pour le stockage des déchets, la Nagra. «Le contrôleur ne peut pas être le copain de celui qu’il contrôle», dénonce-t-il.

Une autre membre de la CNS, Tanja Manser, spécialiste de la gestion des risques, l’unique femme présente au sein de la commission fédérale, a quitté à son tour cette instance. Elle entend protester contre la politique d’indemnisation du Conseil fédéral.

Le Temps: Quel est le rôle de la CSN?

Marcos Buser: C’est une commission consultative de six membres, plus le président, chargée de conseiller le gouvernement, le Département de l’énergie et l’OFEN pour tout ce qui a trait au nucléaire: sécurité des centrales, planification et conception des stockages intermédiaires ou définitifs.

– Quels sont les motifs de votre démission?

– D’abord, le grenouillage autour du programme de plan sectoriel destiné au stockage final en couche profonde des déchets dans le Weinland zurichois. On nous avait promis que le processus serait transparent et ouvert en ce qui concerne les résultats. Or nous avons dû constater que ce n’est pas l’OFEN qui gère ce programme, mais bel et bien la Nagra. Malgré la présence de la Confédération, les exploitants imposent trop souvent leurs vues car ils ont un quasi-monopole des compétences. C’est absolument inacceptable. Il n’y a pas de distance entre contrôleur et contrôlé.

– Pour quelle raison?

– Faute de compétences techniques ou de gestion, l’OFEN délègue la recherche de solutions ou la définition des stratégies à la Nagra ou aux exploitants de centrales. On a ainsi créé un système dans lequel l’OFEN dépend de ceux qu’il est supposé contrôler. Alors que c’est lui qui devrait définir les stratégies et gérer les programmes, c’est en réalité la Nagra qui, en sous-main, impose ses vues. La Nagra a instauré un système «perméable», elle reçoit de l’OFEN toutes les informations et peut ainsi influencer à son gré les décisions des autorités fédérales. C’est ce que l’on nomme en anglais «decision capture»: rendre l’autorité dépendante des compétences de celui qui bénéficie de la décision.

– Et le deuxième motif de votre départ?

– C’est le fait que, depuis des années, je dénonce ces dysfonctionnements sans être entendu. Aujourd’hui, je dois constater que l’OFEN et la Nagra ne tiennent pas compte des recommandations de la CSN. Dans ces conditions, à quoi bon rester? Nous avons pourtant émis les mêmes avis que les autorités zurichoises ou les experts allemands qui se plaignent que la Nagra n’étudie pas de véritables alternatives pour le stockage final.

– Dans quels cas précis?

– Le ministre zurichois Markus Kägi vient de critiquer le choix de l’emplacement des installations de surface, situées au-dessus d’une nappe phréatique. Entre le canton de Zurich et la Nagra, c’est le bras de fer. La Nagra avait promis un processus de sélection qui n’a pas été tenu. En fait, la Nagra a choisi un emplacement pour les installations de réception sans qu’on étudie à fond la géologie. On sait que le Weinland se prêterait assez bien au stockage final, mais les sondages – un seul dans les années 90 – et les études géologiques sont insuffisants. Or, si l’on doit stocker des déchets pour des dizaines de milliers d’années, il faut garantir une sécurité maximum et non tenter d’économiser sur les moyens. Dans quelques dizaines d’années, la Nagra aura disparu, mais les déchets seront là pour des siècles. Nous avons dû nous battre pendant une année pour obtenir que la Nagra fasse une étude de risques entre un accès au lieu de stockage par une très longue rampe ou par un puits. Il y a aussi le calendrier qui est irréaliste.

– On peut vous reprocher de régler des comptes comme antinucléaire…

– Je suis certes antinucléaire, mais je me suis toujours battu pour que l’on trouve une solution à long terme à des déchets qui sont là pour des millénaires. Je suis un partisan de l’enfouissement à très grande profondeur, mais avec le maximum de garanties. Ce que je dénonce, c’est le fait que l’Etat, la communauté nationale, abandonne aux intérêts privés les moyens de contrôler une telle dose de risques à très long terme. C’est en fait ce qui est arrivé au Japon avec Fukushima, où les intérêts privés, le népotisme, ont empêché l’Etat d’assurer son rôle de contrôleur. Or, en Suisse, le «Filz», le copinage, ça existe aussi.