«Je ne suis jamais en retard!» constate-t-il. «Jamais en avance non plus. En fait, je suis toujours pile à l’heure…» On sent presque un regret. Pourtant, avec cette exactitude spontanée et enviable, Michel Kullmann rend hommage aussi bien à Calvin, maître de la ponctualité, qu’à La Chaux-de-Fonds, cité horlogère où, il y a plus de soixante ans, est né le comédien. «Ma mère était régleuse, la personne qui effectue la dernière manipulation pour qu’une montre conserve sa précision. J’ai gardé chez moi la lampe à multiples positions qui lui permettait d’effectuer ce travail sans trop de tensions.» Lien maternel, fibre sociale.

En cette matinée ensoleillée, Michel Kullmann a tombé l’habit de Calvin, ample manteau aux doctes airs de corbeau. Mais il a conservé la barbe. Plus charbonnier et mafieux au trou que gentil Père Noël. Impression trompeuse. L’homme est travailleur et docile. «Depuis mes premières heures au Théâtre populaire romand (TPR) en 1971 jusqu’à ma dernière répétition, hier, pour Calvin Genève en flammes, j’applique la même consigne: la discipline.»

Pas très glamour? Sans doute, mais Michel Kullmann appartient plus à l’école politique que poétique. En témoigne son premier emploi, instit pour les élèves de 5 à 15 ans. «Je n’avais pas les ados les plus doués. Mais j’étais fier lorsqu’ils sortaient avec des connaissances générales qui leur permettaient de choisir un beau métier.»

L’édification. Si chère à Calvin qui a imposé la diffusion de la foi par l’enseignement en lieu et place de l’abrutissement. «En tant que metteur en scène, je ne peux parler que de ce que je connais», renchérit Michel Kullmann. «Raison pour laquelle les pièces que j’ai montées portent sur l’hypocrisie (Le Misanthrope) ou le rapport compliqué entre art et argent (L’Ami riche, de Matthias Zschokke) et non sur l’ex-Yougoslavie.»

Une humilité toute protestante? «Oui et dans ce créneau, j’ai même eu mon moment militant! Entre 14 et 17 ans, j’étais porté par la foi. Chaque semaine, à l’Ecole du dimanche, j’expliquais la Bible aux enfants.» Bigre, l’homme était donc bien taillé pour incarner Calvin. «Peut-être, sauf que droit derrière, j’ai rencontré Sartre et le Parti communiste! Quant à Dieu, je n’ai plus pu croire à son existence lorsque j’ai réalisé tous les massacres et les injustices.»

Le credo communiste, Michel Kullmann l’a aussi abandonné quand l’extrême gauche et sa doxa pacifique l’ont conquis. «Formidable époque! C’était le début des années 1970. Dans un même temps, je jouais au Théâtre populaire romand (TPR) à La Chaux-de-Fonds qui, dans son contenu comme dans ses pratiques, mêlait art et engagement. Et en parallèle, je me battais pour un monde meilleur au sein d’un mouvement qu’on a créé et baptisé Lutte politique. Jamais je n’ai connu période plus harmonieuse.»

Pourtant les plaisirs théâtraux n’ont pas boudé l’ex-instituteur. Après cinq ans sous l’aile de Charles Joris, âme du TPR, le jeune disciple s’émancipe. A Genève, en 1976, il participe à la première ère Rochaix au Théâtre de Carouge. Belle aventure collective. Si belle d’ailleurs que lorsque, fin des années 1970, Rochaix dissout la compagnie, Michel Kullmann pense arrêter le métier. «Etre free-lance ne m’intéressait pas. Je suis un comédien de troupe.» Ce dépit, il le confie à Benno Besson qui s’apprête à reprendre La Comédie de Genève. L’homme de théâtre, la soixantaine brechtienne, tend l’oreille, désireux de connaître les mouvements de cette ville qu’il découvre. «Il m’a parlé de L’Oiseau vert, de Gozzi, spectacle inaugural. Par hasard, j’avais monté ce texte dans le Jura avec 80 enfants. Il a adoré mon récit et m’a proposé le rôle de Pantalone qui reste comme un socle dans mon métier.»

Ce qu’il aimait de Besson? «Tout. Sa jouerie, sa manière de dire devant nous le texte pour que nous captions son intention, sa combativité. Sa notion aussi du public: l’idée qu’il faut le respecter, mais jamais le flatter.»

Ce qu’il aime de Calvin? «L’importance de son œuvre. Aujour­d’hui, un élève genevois peut terminer sa scolarité sans avoir entendu parler de ce penseur. ­Hallucinant quand on sait que la Réforme a sans doute plus d’importance pour notre monde contemporain que la Révolution soviétique… J’ai de l’admiration pour son action, mais je joue Calvin comme un personnage de fiction. Bourré de contradictions et terriblement humain.»

Calvin Genève en flammes, du 1er au 26 juillet, au parc des Bastions, à Genève, www.calvin09-geneve.ch

’’ J’ai toujours bien aimé l’acteur Arnold Schwarzenegger ’’

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Plaisir coupable