euro 2012

L’heure du verdict sonne à Kiev

L’Espagne a l’occasion d’entrer dans l’histoire lors de la finale de dimanche soir. Mais l’Italie dégage une force impressionnante

Espagne-Italie, dimanche soir à Kiev, point final d’un Euro 2012 qui, sans être tout à fait ébouriffant sur le plan du spectacle, aura dans l’ensemble plutôt bien servi la cause du football. L’esprit d’ouverture l’a emporté sur la tentation de verrouiller; la volonté de construire sur les envies de bousiller les plans adverses. Clin d’œil du destin, à moins que cela ne relève de la plus pure des logiques: la Roja de Vicente Del Bosque, parfaite ambassadrice du beau jeu, remet sa couronne continentale sur le tapis face à une Nazionale qui, avant d’avoir la chance d’avoir Cesare Prandelli pour sélectionneur, s’appuyait sur ses traditionnelles vertus «cadenassières», voire destructrices. Aujourd’hui, il ne paraît pas absurde d’imaginer l’Italie dominer l’Espagne… dans le jeu.

A chacun son triplé historique

Quelle que soit l’issue de ce derby latin, la finale de Kiev aura une portée historique. Si l’Espagne s’impose, elle deviendra la première sélection au monde à remporter trois titres majeurs consécutivement, exploit que même le Brésil de Pelé, l’Allemagne de Beckenbauer ou la France de Zidane n’avaient, en leurs temps, glorieux pas réalisé. Née d’une osmose enfin trouvée entre les éléments des deux mastodontes FC Barcelone et Real Madrid, cette Selección ne souffre plus d’une rivalité domestique qui, pourtant, perdure.

Mieux: sacrée lors de l’Euro 2008 après plus de quarante ans de disette, irrésistible en Afrique du Sud lors du dernier Mondial, l’Espagne voit s’offrir à elle une superbe occasion de réussir la passe de trois – et la passe, c’est sa spécialité. Tancée par bien des observateurs pour sa manie de faire inlassablement circuler la balle – il y en a que ça ennuie, surtout ses adversaires… –, la Roja continue à franchir les obstacles sans trouver son maître. Pour l’anecdote rigolote, la dernière fois qu’elle a plié l’échine en compétition officielle, c’était face au bunker confédéral érigé par Ottmar Hitzfeld, le 16 juin 2010 à Durban (0-1).

L’Italie la fera-t-elle chuter à nouveau? Si oui, la Squadra bouclerait, elle aussi, une trilogie, certes plus triviale mais non moins savoureuse. Championne du monde en 1982, avec pour meilleur buteur Paolo Rossi, un homme au cœur du scandale des matches arrangés qui venait de secouer la Botte, la Squadra azzurra avait récidivé en 2006, soudée à bloc par une polémique du même acabit. Contrition générale, sanctions adoucies par la suite, promesses d’un profond ménage. Cette année encore, la Nazionale baigne dans un sulfureux potage. Totonero, Calciopoli, Calcioscommesse. La boucle est bouclée et les Transalpins connaissent la chanson: quand on revient au pays avec un trophée dans les bagages, cela peut contribuer à assouplir la justice… Une sacrée motivation de plus pour «Gigi» Buffon et Leonardo Bonucci, censément impliqués, ainsi que pour tous leurs coéquipiers.

«San Iker» ou«Gigi-la-magie»?

Pour remporter un tournoi, il faut, entre autres ingrédients, un gardien d’exception. Dimanche soir, le duel à distance s’annonce somptueux entre le Madrilène Iker Casillas et le Toscan Gianluigi Buffon. «San Iker» et «Gigi-la-magie», tous deux capitaines de leur sélection, et ça en dit long sur l’aura qui est la leur, sont à n’en pas douter les deux meilleurs portiers – quel mot réducteur en l’occurrence – de ces dix dernières années.

Le gardien du Real, 31 ans, possède davantage de trophées à son palmarès que celui de la Juventus, 34 balais, mais ce dernier a «payé» sa fidélité au club turinois lorsqu’il fut rétrogradé en Serie B à la suite de la sale affaire du Calciopoli. A ce propos, sachant que Buffon est six ans plus tard soupçonné d’avoir versé 2 millions de francs à un buraliste parmesan afin de miser sur certains matches du Calcio, certains diront que ça commence à faire beaucoup. Mais les mauvaises rumeurs rendent Buffon encore plus fort.

Jeudi, après la victoire contre l’Allemagne, il était remonté à cause du relâchement de ses coéquipiers en fin de partie. «Le football est un jeu, mais quand on atteint les demi-finales de l’Euro, ça n’est plus un jeu», a-t-il ensuite expliqué. Iker Casillas, lui, respire le calme. Il a de quoi, puisqu’il n’a pas encaissé le moindre but lors des neuf derniers matches à élimination directe disputés par l’Espagne! «C’est une statistique à prendre en compte, c’est incroyable, mais c’est le fruit du travail de toute l’équipe», déclare le mur.

On en viendrait presque à souhaiter que la finale se décide sur une insoutenable série de tirs au but – on n’aimerait surtout pas être à la place des tireurs…

Armada déclinante versus Squadra émergente

L’Espagne, «affaiblie» sur le papier davantage que sur le terrain par les absences de son habituel pilier défensif Carlés Puyol et de son dynamiteur préféré David Villa, était attendue à ce stade de la compétition tant l’ensemble dégage une impressionnante force collective. Personne, en revanche, n’avait osé placer cette Italie façon renaissance parmi les favoris du tournoi. Et pourtant… Non seulement la Squadra est au rendez-vous de Kiev, mais elle s’avance de surcroît bourrée de confiance après ses remarquables prestations contre l’Angleterre et surtout face à l’Allemagne.

Au fond du trou en 2010, de retour au sommet deux ans plus tard? La question, qui aurait paru absurde il y a encore trois semaines, est d’actualité. Parce que le Mister Cesare Prandelli a fait tout juste, parce que son chantier vire déjà à la cathédrale. L’Italie, qui a su conserver ses vertus originelles – hermétisme défensif, intelligence tactique, grande force mentale –, a par-dessus le marché réappris à jouer au football. Et ça fait très mal, surtout quand le soi-disant ingérable Mario Balotelli se met à faire trembler les filets.

Alors, passation de pouvoir? «L’Espagne est favorite», jure évidemment Prandelli. Il ne faut pas enterrer trop vite la Roja, qui ne manque pas de ressources. Mais notre petit doigt nous dit que… Non, laissons parler Joachim Löw, sélectionneur allemand: «L’Espagne est moins forte qu’en 2010 et cette Italie est absolument fantastique.»

Publicité