Monde arabe

En Libye, l’Europe est frappée de schizophrénie

Les Occidentaux se sont promis de soutenir la Libye. Problème: militaires et hommes politiques n’ont pas fait le même choix

Une erreur n’arrive jamais seule! Alors que les pays occidentaux tentent désespérément de réparer les pots qu’ils ont eux-mêmes cassés en intervenant militairement en Libye, ils sont aujourd’hui embarqués dans des manoeuvres qui risquent encore d’aggraver la situation. Il y a quelques jours, à Vienne, ils évoquaient l’idée de fournir des armes au nouveau gouvernement libyen «d’unité nationale» qu’ils ont grandement contribué à installer à Tripoli, et dont l’assise reste pourtant irrémédiablement fragile. Bien plus: tandis que les participants de la conférence internationale sur la Libye – notamment l’ONU, l’Union européenne et la ligue arabe… – répétaient la main sur le coeur leur soutien sans faille à ce nouveau gouvernement libyen mené par Faïez Sarraj, la réalité est autrement plus brumeuse puisque, sur le terrain, ces mêmes Etats maintiennent plusieurs fers au feu. En clair: ils aident aussi militairement les… ennemis jurés de ce même gouvernement.

Comme le rappelle Mattia Toaldo, de l’European Council on Foreign Relations, l’Europe est désormais obnubilée par la menace que représente un afflux de migrants. «L’idée des Occidentaux, c’est de signer avec la Libye le même type d’accord sur les migrants qu’ils ont conclu avec la Turquie. Mais pour cela, ils ont besoin d’un interlocuteur clair. C’est surtout pour cette raison qu’ils ont choisi de soutenir Faïez Sarraj.»

Mais si la Libye est redevenue une priorité pour les Occidentaux, c’est aussi en raison de la présence dans ce pays de l’organisation de l’État islamique (EI, ou Daech), désormais pratiquement aux portes de l’Europe. Or, sur ce front-là, ce ne sont plus les hommes politiques mais les militaires qui parlent. Malgré leurs dénégations molles, aussi bien les Français, les Britanniques, les Italiens que les Américains ont envoyé dans le pays des «conseillers militaires» chargés de coordonner la lutte contre Daech autour de sa place forte de Syrte. Or, qui «conseillent» ces troupes d’élite occidentales? Les forces émanant de l’Assemblée de Tobrouk, et principalement leur chef militaire, le général Khalifa Haftar, commandant en titre de l’Armée nationale libyenne et, accessoirement, l’un des principaux ennemis déclarés du Premier ministre à Tripoli Faïez Sarraj.

«Aujourd’hui, le général Haftar est devenu le réel homme fort dans la partie Est du pays, assure Mattia Toaldo. Et, même si ses intentions restent obscures, il affiche clairement des ambitions nationales.» Il y a quelques jours, le général s’en prenait frontalement à son rival Faïez Sarraj, assurant notamment que la Libye n’était pas «encore prête pour la démocratie». En substance, fort de ses galons face à l’ennemi djihadiste, il se pose d’ores et déjà comme seule option possible en cas d’échec de l’expérience Sarraj.

Or cet échec, s’il n’est pas encore programmé, semble de plus en plus probable. Depuis son installation à Tripoli, le nouvel espoir des Occidentaux n’est pratiquement pas sorti de la base navale d’Abou Sitta, où il s’est retranché. Outre l’inimitié du général Haftar, Faïez Sarraj doit aussi compter avec l’ancien «gouvernement de Tripoli», formé autour de la coalition Aube de la Libye, qui maintient son pouvoir sur certains ministères de la capitale et qui n’entend pas disparaître de sitôt. «Aujourd’hui, la Libye compte, disons, deux gouvernements et demi. Et, pour ne rien arranger, Sarraj doit faire face à un mécontentement croissant de la population. Pour lui, la courte lune de miel qu’a suscité son arrivée est déjà terminée.»

A l’approche du mois de ramadan, les habitants de Tripoli manquent de tout, d’électricité, de services publics, mais aussi de liquidités, tant l’économie est en banqueroute. A l’autre bout du pays, autour de Tobrouk, les partisans du général Haftar, eux, ont fait circuler leurs propres dinars libyens (imprimés en Russie…) et contrôlent d’ores et déjà une partie des installations pétrolières. Surtout, forts des «conseils» des militaires occidentaux, ils multiplient les victoires non seulement contre Daech, mais aussi contre tous ceux qui peuvent leur faire de l’ombre, qu’ils soient islamistes locaux (opposés à l’EI) ou qu’il s’agisse de la puissante Petroleum Facilities Guard, sorte d’armée privée, forte de quelque 27 000 hommes, chargée d’assurer la production nationale de pétrole.

Le risque aujourd’hui, pour Matteo Toaldo? Voir les Occidentaux soutenir militairement deux camps rivaux qui se font la guerre. En un mot: ajouter encore de la confusion dans ce paysage saturé d’intérêts et d’alliances plus opaques les uns que les autres.

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