Rencontre

Bernard Tschumi: «Je bâtis pour savoir ce que je pense»

L’architecte suisse imprime sa griffe partout dans le monde. Il vient de restaurer le zoo de Vincenne, veille sur le Carnal Hall de Rolle qui devrait être inauguré l’automne prochain. Consécration: le Centre Pompidou lui rend hommage à travers une exposition somptueuse. Entretien avec une forte tête qui d’un concept fait une forme souvent novatrice

«Je bâtis pour savoir ce que je pense»

Peut-être parlera-t-on de 2014 comme de l’année Bernard Tschumi, marquée par deux grandes inaugurations: en avril dernier, celle du zoo de Vincennes repensé de fond en comble, en collaboration avec Véronique Descharrières; celle du Carnal Hall de Rolle en octobre prochain, un équipement artistique original destiné aux élèves de l’école du Rosey et au public de l’Arc lémanique. De plus, le Centre Pompidou lui consacre, jusqu’à fin juillet, une vaste exposition rétrospective, Bernard Tschumi, concepts & notations. Voici donc l’architecte, entré dans ses 70 ans, situé dans la prestigieuse galaxie de ceux qui l’ont précédé à Beaubourg: Jean Nouvel, Herzog & de Meuron, Thom Mayne, Renzo Piano, Richard Rogers, Dominique Perrault…

Durant deux ans, Bernard ­Tschumi aura travaillé d’arrache-pied, avec les commissaires Frédéric Migayrou et Aurélien Lemonier, pour réussir une scénographie dépouillée, lisible et séduisante. Objectifs: retracer une vie de recherche, d’enseignement et de construction dans sa dynamique et ses méandres; analyser le processus de la création à travers une cinquantaine d’ouvrages réalisés de par le monde; éclairer les interactions entre pensée, mouvement, espace et action; montrer comment, selon Bernard Tschumi, cela produit de l’architecture.

Engagé dès ses débuts dans une vaste recherche théorique, Bernard Tschumi enseigne d’abord à l’Architectural Association, où il compte Rem Koolhaas et Zaha Hadid parmi ses collègues. Il ignore alors que l’architecture constituera son langage, jamais isolé ni unique mais enrichi de tous les autres moyens disponibles. Etabli à New York où il poursuit une carrière académique – il dirige longtemps l’école d’architecture de Columbia University –, il consolide son outil intellectuel et artistique avant d’accéder à la moindre construction. Une fois lancé par le très prestigieux concours du parc de la ­Villette, il inaugure la mode de l’architecte international qui surplombe le globe et dessine dans l’avion.

Non qu’il soit dépourvu d’attaches ou de références, bien au contraire. Son père, l’architecte Jean Tschumi, a marqué de ses ouvrages et de son enseignement le Pays de Vaud. Mais Bernard Tschumi, critique avant tout, échappe au modernisme prégnant en ces lieux et ne se rattache à aucun des courants successifs. Foncièrement investigateur, il sera le premier à inaugurer un enseignement d’architecture numérique à Columbia, au sein du Paperless Studio.

En Suisse romande, Bernard ­Tschumi agace. Il parle avec aisance, écrit de même et construit, par-dessus le marché, des ouvrages prestigieux. Dans le milieu des architectes, on ne lui fait pas souvent les yeux doux. Si l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich, dont il est diplômé, l’invite, celle de Lausanne ignore systématiquement ce natif de la ville, à la double nationalité franco-suisse. La Suisse alémanique compte, il est vrai, plusieurs architectes stars, alors que lui reste obstinément le seul dans la région à pouvoir revendiquer le statut de vedette internationale. Jalousie? L’explication paraît trop simple. Lui-même n’en propose aucune, d’ailleurs.

Avançons l’hypothèse que ce qui irrite, au pays du pragmatisme, du goût pour la sobriété et la discrétion, c’est précisément le discours. Dans la bouche et les écrits de Bernard Tschumi, le mot «concept» figure parmi les plus fréquents. Voici un architecte familier des philosophes et des intellectuels de son temps. Voici également un artiste qui puise dans le cinéma, la littérature, la danse et la musique de quoi pousser plus loin son intelligence de l’architecture.

Samedi Culturel: A travers l’exposition du Centre Pompidou et le livre qui l’accompagne, qu’avez-vous voulu exprimer?

Bernard Tschumi: Parcourant mon travail depuis les premières années jusqu’à mes réalisations récentes, j’ai tenté de décrire la cohérence d’une recherche qui partait du plus immédiat pour dire qu’il existait plusieurs manières de faire de l’architecture et affirmer que celle-ci pouvait se réinventer à tout moment. L’architecture n’est pas histoire d’esthétique; tout au contraire, elle puise dans le quotidien, à commencer par la dynamique des corps dans l’espace. Ce fut l’objet de mes premières investigations: comment exprimer le rapport direct entre le mouvement, l’événement et la mise en espace? Je me suis intéressé au système de notations chorégraphiques de Rudolf Laban; je me suis servi de scénarios de cinéma, j’ai dessiné en séquences afin de structurer ces trois éléments. Ces prémices m’ont conduit jusqu’au projet du parc de la Villette, une grille de lignes et de points rédigée comme une partition musicale.

Vous aviez alors 38 ans. Le concours de la Villette, que vous avez remporté en 1982, a inauguré en France la série des grands projets d’Etat. Qu’en pensez-vous rétrospectivement?

L’époque des grands concours ouverts à de jeunes architectes semble révolue et je le regrette. Il s’agissait de compétitions stimulantes car nous nous affrontions sur la question du programme plutôt que sur celle de la forme. C’est la pensée du projet, c’est le concept qui importait essentiellement. Je l’ai compris à travers des concours comme ceux de la Médiathèque de Karlsruhe, de l’aéroport international du Kansai au Japon, de la Très Grande Bibliothèque de France. C’est grâce au concept – une manière d’envelopper l’espace – que j’ai été retenu pour construire Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains à Tourcoing. Ce fut le point de départ de toute une génération de bâtiments tels que les Zénith de Rouen et de Limoges ou le siège social de Vacheron Constantin à Genève.

Vous défendez l’architecture en tant que mode de pensée.

En effet, je considère l’architecture, à la fois concrète et abstraite, comme une forme de connaissance d’une fertilité inépuisable, qui s’exprime selon des manières extraordinairement multiples. De nombreux jeunes professionnels l’ont bien compris, qui exercent ce savoir dans toutes sortes d’activités apparemment éloignées de la construction. Il ne s’agit pas d’un art bloqué, sauf dans ses variantes académiques et autoritaires que j’ai toujours combattues à travers mon enseignement, lequel a nourri mon architecture et vice versa.

Comment considérez-vous la Suisse aujourd’hui et quels sont vos désirs par rapport à elle?

Sur le chantier du deuxième bâtiment de Vacheron Constantin actuellement en cours, je m’émerveille chaque fois de ces horlogers qui, à une échelle si différente de celle des architectes, ont su, au cours des siècles, comprendre et établir un rapport direct entre le concept d’une complexité extrême et le processus de fabrication, entre le travail de la matière et celui de l’intelligence. C’est bien ainsi que s’élabore le métier. Dans ma pratique en Suisse, j’ai parfois éprouvé des déceptions – par exemple à Lausanne, à propos de Ponts-Villes, mon projet pour le Flon, non réalisé à cause de l’absence de vision du propriétaire. Mais j’ai aussi connu l’inverse, ce qui m’a permis de construire le bâtiment de l’ECAL à Renens, le Carnal Hall à Rolle, les deux bâtiments de Vacheron Constantin à Genève. Le refus de la tour Taoua par les Lausannois me paraît un événement très grave qui dénote une absence de travail en profondeur en matière de politique urbaine. On ne peut se prononcer sur un objet unique sans disposer d’une étude d’ensemble sur le territoire. C’est pourquoi, lorsqu’on m’a interpellé avant le vote pour un soutien ou un avis, j’ai refusé de me prononcer.

Vous n’êtes pas apprécié de tous. Certains vous traitent de discoureur et de formaliste. Comment réagissez-vous?

En architecture, il existe des croyances, des idéologies, des dogmes très ancrés. Or tout mon travail est anti-dogmatique, anti-idéologique, anti-canonique. Par conséquent, j’irrite certains. Quant au procès pour formalisme, j’y vois une forme d’ignorance: en effet, je ne travaille pas du tout sur la forme; chez moi, elle constitue un résultat, jamais un point de départ.

Que vous apporte une exposition comme celle que présente le Centre Pompidou? S’agit-il d’une étape, d’un bilan?

Regarder en arrière, c’est se projeter en avant. Je réfléchis donc à la prochaine étape de ma trajectoire. En paraphrasant Susan Sontag qui disait «j’écris pour savoir ce que je pense», je répondrai que je bâtis pour savoir ce que je pense. A la fin du processus, il faut qu’il y ait cohérence. C’est ce que je recherche, notamment à travers cette exposition.

Bernard Tschumi, concepts & notations, Centre Pompidou, galerie sud, Paris. Du 30 avril au 28 juillet, tous les jours sauf le mardi 11h-21h. www.centrepompidou.fr

Catalogue: Bernard Tschumi. Architecture: concept & notation, sous la direction de Frédéric Migayrou, Centre Pompidou, 256 p. illustr.

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L’architecte lausannois Bernard Tschumi vient d’achever la restauration du zoo de Vincennes.Le Centre Pompidou lui consacre une exposition ambitieuse. Tête-à-tête avec un maître du conceptqui soigne les formes

Propos recueillis par Lorette Coen, Paris

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