Le vêtement ou la réinvention de soi

La mode avant la mode

Découvrez le premier épisode de notre série d’été et remontez aux origines de la haute couture. Avant le XIXe siècle, les modes variaient peu, touchant à des détails.Charles Frederick Worth a inventé la haute couture et les saisons, tandis que la comtesse Greffulhe s’inventait un personnage et lançait les modes grâce à une garde-robe originale

La mode avant la mode

Avant le XIXe siècle, les modes variaient peu, touchant à des détails

Charles Frederic Worth a inventé la haute couture et les saisons, tandis que la comtesse Greffulhe s’inventait un personnage et lançait les modes grâce à une garde-robe originale

La fonction première d’un vêtement est de protéger du chaud, du froid, et du regard des autres. Ou de s’offrir au regard. A travers un vêtement, on révèle qui l’on est ou qui l’on a choisi de montrer. Le vêtement est un messager.

Mais au-delà de parler de soi, le vêtement est un marqueur, à la fois social et historique. Il révèle une société donnée à un moment donné. «Prenez une photo d’il y a 80 ans. A quoi reconnaissez-vous l’époque où elle a été prise? Aux gens. A ce que les gens ont sur le dos. On a tendance à oublier que la mode est la réincarnation de l’esprit d’une époque. Et si la mode est capable de faire cela, il n’y a pas de raison d’avoir des complexes d’être couturier.» Dixit Karl Lagerfeld (lire LT du 17.09.2003).

Certaines figures ont permis d’écrire quelques pages de l’histoire de la mode. La comtesse Greffulhe, née Elisabeth de Riquet de Caraman Chimay, a posé son empreinte sur le XIXe siècle grâce à son style, son allure, mais aussi son esprit, sa conscience politique et son amour des arts. Elle a inspiré à Gabriel Fauré sa Pavane et est l’un des modèles du personnage de la duchesse de Guermantes. Par un paradoxe de l’histoire, l’héroïne d’ A la Recherche du temps perdu de Marcel Proust est plus connue désormais que son modèle.

La collection de robes du soir de la comtesse Greffulhe est un des trésors du palais Galliera à Paris, qui lui consacrera une exposition à l’automne. Le Musée de la mode de la ville de Paris possède environ 140 pièces lui ayant appartenu, dont environ une cinquantaine de robes du soir signées Worth, Fortuny, etc.

Qu’avait son style de si particulier? «Elle ne s’habillait pas comme les autres, mais comme elle-même», souligne Olivier Saillard, le directeur du palais Galliera. Les journaux de l’époque commentaient ses tenues comme s’il s’agissait de décrire un tableau. La comtesse avait un goût pour les tissus évanescents qui laissaient entrevoir la perfection de sa silhouette. «La gaze la tourmentait: elle en rêvait une qui viendrait de l’Inde, qui ferait autour de son corps des lignes de neige, qui se draperait seule, suivant ses mouvements, en des plis tristes et longs comme l’abandon du saule vers la terre, avec toute la lourdeur de l’affaissement des choses légères», écrivait-elle à son propre sujet.

La muse de Proust avait l’art de s’affranchir de tout diktat. «Elle se faisait montrer, chez les couturiers en renom, tout ce qui était en vogue; puis, quand elle devenait certaine que fut épuisé le nombre des élucubrations fâcheusement vantées, elle levait la séance, en jetant aux faiseurs, persuadés de son édification et convaincus de leur maîtrise, cette déconcertante conclusion: «Faites-moi tout ce que vous voulez… Qui ne soit pas ça!», raconte son cousin, Robert de Montesquiou. Une attitude extrêmement moderne. «La mode, c’est un équilibre très précaire entre «en être» et «ne pas en être». C’est arriver un peu avant mais pas trop, sinon on est excentrique et ce n’est pas une attitude très éclairée. Le style des inventrices, des «filles de mode» comme la comtesse Greffulhe ou Marie Laure de Noailles, c’est inexplicable. Quand plus de dix personnes sont habillées comme vous, vous êtes démodé. Le fait d’être «à la mode» a tué la mode. Une des clefs, pour toujours en être, c’est de se réinventer soi-même», explique Olivier Saillard.

Sur la photo ci-contre, la comtesse Greffulhe porte «la robe aux lys» de Charles Frederick Worth, le couturier anglais qui a posé les bases de la haute couture. Il a fondé sa maison en 1958 avec un premier commis, un jeune Suédois nommé Otto Gustav Boberg dont l’histoire n’a pas retenu le nom. Il fut le premier à présenter ses modèles sur des jeunes filles que l’on n’appelait pas encore mannequins mais «sosies». C’est lui qui a introduit la notion de saisons telle qu’on les connaît: printemps-été/automne-hiver. Auxquelles s’ajoutent désormais toutes les autres collections (pré-collections, croisière, métiers d’art, etc.) Il avait pour clientes les grandes figures du siècle: la tsarine de Russie, l’impératrice Elisabeth d’Autriche, la reine Victoria, la princesse Mathilde, la princesse de Metternich, et bien sûr la comtesse Greffulhe, dont on pourra découvrir les tenues légendaires en novembre au palais Galliera. Une mode avant-gardiste qui symbolise à elle seule la fin d’un monde.

Exposition. «La mode retrouvée, les robes trésors de la comtesse Greffulhe», palais Galliera, du 7 novembre au 20 mars 2016.

Bibliographie.

«Histoires de la mode», Didier Grumbach, Ed. Regard, mars 2008.

«La Comtesse Greffuhle, l’ombre des Guermantes», Laure Hillerin, Ed. Flammarion, février 2015.

«La comtesse de Greffulhe ne s’habillait pas comme les autres mais comme elle-même»

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