Famille

Le livre, 
le nouveau doudou des bébés

Dans certaines crèches genevoises, et en particulier dans le quartier des Grottes, Nathalie Athlan éveille les bébés à la lecture dès l’âge 
de quatre mois. Une manière de miser sur leur avenir, selon l’éducatrice-conteuse

◗ Plusieurs images viennent à l’esprit pour évoquer le travail de Nathalie Athlan. Celle du Père Noël, lorsqu’elle vide son panier de livres devant quelques paires d’yeux émerveillées. Ou encore celle du charmeur de serpents, lorsque ces mêmes paires d’yeux semblent hypnotisées par la mélodie de sa voix. Nathalie Athlan est éducatrice, conteuse et formatrice affiliée à l’Institut suisse Jeunesse et médias. Depuis de nombreuses années, elle intervient dans les crèches, bibliothèques et autres institutions genevoises pour éveiller les enfants à la lecture. Des actions qui s’inscrivent parmi d’autres dans la politique globale de la ville en la matière.

Ce matin, elle participe à l’accueil des bébés de la Grotte bleue Favre, près de la gare Cornavin. Autour de son cou pend un petit livre rouge, manière d’annoncer la couleur. Il est 8 h, deux fillettes jouent dans un coin. Nathalie Athlan déballe ses albums en chantant. Les petites se mettent à la fixer intensément. Emma*, 8 mois, semble battre le rythme avec son hochet. Olga, 11 mois, s’empare d’un livre à la forme de cochon. Nathalie Athlan démarre la lecture, sans omettre de mentionner l’auteure Bénédicte Guettier. Emma, elle, grignote un autre ouvrage. Arrive Louis, 11 mois, qui pleure lorsque sa mère le dépose au sol. La conteuse commence à chanter «La Souris verte» à l’aide du livre éponyme. Thibault se calme et s’approche à quatre pattes.
Cela fait cinq ans que Nathalie Athlan intervient dans ce quartier, à la demande de Sandra Capeder, actuelle cheffe du Service genevois de la petite enfance, et de Valérie Fallot, qui lui a succédé à la tête du secteur Grottes. Mais cette année pour la première fois, l’accent est mis sur la lecture partagée avec les bébés, en particulier lors de l’adaptation à ce nouveau mode de garde et de la séparation d’avec les parents le matin.

Quel est l’intérêt de lire des livres à des bébés de quelques mois? L’activité narrative du bébé démarre dès ses premiers jours. Les théories de D.W. Winnicott, pédopsychiatre anglais, référence sur la vie psychologique des tout-petits, sont à cet égard très inspirantes. Lorsque des jeunes parents rentrent à la maison avec leur bébé tout neuf et que celui-ci se met à pleurer, ils cherchent dans toutes les directions ce qui peut aller mal: la faim, la fatigue, la douleur… Après quelque temps, le bébé pleure et ses parents lui disent d’attendre un peu. Il se met à téter et à faire des vocalises; il s’invente une histoire pour faire face à l’absence. Cette capacité sera ensuite mobilisée dans toutes les situations d’attente, de perte et de manque. C’est la base de l’imaginaire et de l’art. Que font les artistes? Ils s’inventent des doudous qu’ils prêtent à tout le monde. Partager des lectures avec les bébés soutient cette activité psychique de première importance.


Est-ce pour cette raison que vous développez ces interventions lors de la période d’adaptation à la crèche, et plus particulièrement le matin au moment de la séparation d’avec les parents? Oui, car nous pensons que le récit fait office de consolation. L’autre raison de cet éveil au livre et au récit est qu’il offre une base indispensable pour entrer ensuite dans le langage. C’est une clé pour l’apprentissage intellectuel, à commencer par la lecture et l’écriture, parce que lire, c’est reconnaître une langue déjà entendue. Sans cela, l’enfant s’en tient au langage utilitaire pauvre (Viens! Donne! Attends!…) et son développement est freiné. Il suffit d’un adulte avec lequel partager régulièrement des histoires pour inverser la vapeur, d’où notre programme préventif. Attention, il ne s’agit pas de faire l’école avant l’école, le plaisir prime.


Vous placez  carrément cette initiation précoce dans une stratégie de lutte contre l’illettrisme. Les histoires lues, racontées ou chantées donnent l’intuition de la syntaxe. Face à ces phrases qu’il ne comprend pas, le bébé se comporte en chercheur et essaie d’amener du sens à ce qu’il entend. Un enfant n’ayant pas reçu cela est démuni. Parfois, il ne sait pas manier un livre, qui peut même lui sembler persécuteur. A l’école, il apprendra à déchiffrer mais cela lui coûtera, sa scolarité en sera péjorée parce que tout passe par la lecture. En Suisse, 18 à 20% des gens se trouvent en situation d’illettrisme, c’est énorme et cela concerne tous les milieux, toutes les origines. Cette rencontre précoce avec le récit permet en outre de pacifier les comportements; le langage est fait pour être compris des gens qui ne nous aiment pas. Ceux qui ne le maîtrisent pas n’ont que la violence pour se faire entendre.


Vous intervenez dans diverses institutions, notamment des crèches. A-t-il fallu convaincre? Il y a toujours des mordus au départ mais aussi des personnes ayant souffert avec les livres. Pourquoi devient-on éducateur plutôt qu’enseignant? Beaucoup de professionnels de l’enfance ont de mauvais souvenirs de la lecture. Il faut du temps mais on avance. Le projet du secteur des Grottes a été lancé il y a cinq ans et presque tout le personnel est désormais formé.


Comment choisir les histoires? 9000 titres sortent chaque année en littérature jeunesse francophone, dont 80% sont tout à fait oubliables! L’écrivain Philip Pullman a dit qu’un bon livre était celui qui rendait fort, heureux, ou les deux.

«Dora l’exploratrice» rend ma fille très heureuse, je ne suis pas sûre que ce soit un bon livre… Il faut commencer par définir le bonheur. Dora est un livre de distraction, à consommer. Il fait partie des livres McDo qui flattent les sens, qui sont pleins de sucre, de gras et d’exhausteurs. Ce sont des livres gadgets, qui sont flashy, bling-bling ou font pouet-pouet. Ce sont aussi des livres qui renforcent les stéréotypes. Il y a pourtant de très bons albums avec des histoires de princesses sortant des clichés. Je pense à La Petite Princesse nulle, de Nadja, entre autres. Les albums permettant de chanter, plaisent beaucoup aux tout-petits, ainsi que ceux comportant des découpes ou des rabats. Pour choisir, on peut se faire aider dans les bibliothèques, qui possèdent une sélection magnifique et offrent beaucoup d’animations. L’Ecole des loisirs propose un abonnement annuel avec un album envoyé chaque mois: l’Ecole des Max. Je vous citerais aussi quelques auteurs comme Jeanne Ashbé, Benoît Charlat ou Bénédicte Guettier, ainsi que des classiques tels les Bébés chouettes de Martin Waddell, les livres d’Ungerer, Ponti, Sendak ou Lobel. Evitez de choisir une «histoire médicament» sur le pot ou la sucette; le moment de lecture ne doit pas être une leçon de morale. Je conseillerais encore de renoncer aux livres en tissu ou plastique, qui n’apprennent pas à manier l’objet. Mais ce qui compte, quel que soit le choix du livre, c’est de le lire ensemble. ■

* Prénoms modifiés


 

Quelques conseils de lecture

Nommer l’auteur, pour que l’enfant sache que l’histoire ne tombe pas du ciel et se sente plus libre de ne pas l’aimer sans vous contrarier.

Lire et relire. A chaque relecture, l’enfant fait un pas de plus dans la compréhension.

Etre fidèle au texte. Retrouver les mêmes mots est rassurant pour l’enfant. C’est une manière de découvrir la permanence de l’écrit dans un monde en perpétuel mouvement et d’intégrer des formes du langage écrit, plus complexes que l’oral.

Permettre le mouvement. On ne peut pas demander à un tout petit de rester assis et en silence. Tout ce que vit un bébé à l’intérieur se traduit par du mouvement. Il écoute tout en marchant et viendra s’assoir de lui-même au bout d’un moment... ou pas! C’est ensuite seulement qu’il sera capable d’écouter une histoire en groupe à la crèche ou à l’école. Comme pour la nourriture, on commence par une cuillerée avant d’attaquer la cuisse de poulet.

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