Mode

 L’habit pop fait le Stromae et Stromae fait des habits pop

Paul Van Haver, alias Stromae, et sa femme Coralie Barbier lancent leur troisième capsule de vêtements sous leur label Mosaert. Une collection qui mêle le style preppy et le wax africain. Des vêtements unisexes, hypercolorés, des motifs qui se transforment, à l’image de l’artiste. Rencontre parisienne autour d’un thé et des éclats de rire

Pour rencontrer Stromae à Paris, il faut déjà trouver une adresse discrète, histoire de tenir les légions de fans à distance le temps d’une interview. Le chanteur belgo-rwandais fait partie de ces rares artistes capables de générer un amour quasi inconditionnel de la part de leur public. Et Stromae le lui rend bien. Apprenant qu’une dame de 80 ans est une fan de la première heure, il propose d’enregistrer un petit message filmé sur iPhone d’une tendresse infinie. «Qu’une femme de cet âge m’écoute, cela me touche», dit-il. Il est venu à Paris le matin même avec sa femme, la styliste Coralie Barbier. La musique est sous-jacente, même si ce n’est pas le propos: tout a commencé par là d’ailleurs. Des vêtements de scène, une demande de la part d’un certain public pour se les procurer, et l’aventure a commencé.

Le Temps: Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous émanciper du projet musical pour créer une marque de vêtements autonomes portés par d’autres que vous?

Paul Van Haver: Déjà parce qu’avec Coralie, on s’est dit que c’était dommage de ne les créer que pour moi. C’est un luxe que je pouvais m’offrir, mais c’était un peu égoïste. Ensuite, parce qu’il y a eu de la demande. Dans la même démarche que le prix des places de concert, on voulait que les prix des vêtements soient accessibles. Bien sûr, «accessibles», cela ne veut pas dire la même chose dans le milieu de la mode et dans le grand public. On a cherché un juste milieu.

– Toute votre collection est made in Europe?

Coralie Barbier: Les tissus sont fabriqués et imprimés en Belgique et la confection au Portugal: pour avoir un polo à 90 euros, on n’avait pas le choix.

– Comment fonctionne votre duo créatif?

PVH: Elle arrive à visualiser, chose que moi je ne sais pas faire dans ma tête: j’ai besoin de voir en vrai.

CB: En fait, il y a eu deux phases: quand on faisait les vêtements de scène de Paul, on créait un motif par morceau. L’inspiration provenait directement de la chanson. En s’éloignant du projet musical, on ne crée plus nos motifs de la même manière. J’ai une idée, je fais une sorte de patchwork de l’imprimé – l’imprimé et la gamme de couleurs sont les points centraux des collections, avant même les coupes –, on en discute, on en parle aux graphistes, et ils mettent le tout en forme.

– Comment se positionne cette collection de vêtements par rapport au projet initial du label Mosaert qui était musical?

PVH: Nous avons envie que les deux réussissent à vivre séparément. Stromae fait partie du projet de base, mais cette marque de vêtements fonctionne toute seule, vit toute seule, et ce serait une fierté d’y arriver complètement.

CB: Ce sont juste deux manières de s’exprimer. A un moment elles l’ont fait ensemble, mais elles ne sont pas obligées. Si le projet musical s’arrête, cela ne nous empêchera pas de continuer sur une autre voie. Par exemple, on aimerait trouver un point de vente au Japon, car le projet musical n’a pas été représenté là-bas. Ce qui nous permettrait de sentir, voir comment la marque est reçue.

– Vos vêtements se veulent universels et sans genre. La disparition des genres dans la mode a été initiée il y a quelques saisons déjà mais chez vous, on dirait qu’il s’agit d’un mode de vie.

PVH: C’est exactement ça. Ce n’était pas du calcul. Je me voyais mal travailler sur une collection 100% femme et Coralie se voyait mal travailler sur une collection 100% homme. Du fait de nos deux sexes et de ma jalousie de sa garde-robe, ce fut une évidence. Sur les podiums, la mode unisexe s’exprime de manière beaucoup plus spectaculaire. Notre collection est plus populaire, plus pop, plus mettable. D’ailleurs les tailles sont les mêmes pour les hommes et pour les femmes.

– C’est plus simple pour la fabrication: vous n’avez qu’un seul patronage pour les deux sexes alors?

CB: Je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas beaucoup de différence. On a 5 tailles: 1, 2, 3, 4, 5, soit du XS au XL. Cela dit, je ne pense pas qu’on pourra toujours fonctionner comme ça. Si on veut un jour fabriquer un pantalon plus coupé, on sera obligé de faire des patrons différents: selon les sexes ils ne se ferment pas du même côté.

PVH: Les cardigans, ils se ferment côté femme ou côté homme?

CB: Côté homme, je crois. La femme ferme côté cœur. C’est une capsule unisexe, donc on ne peut pas faire de jupes pour le moment.

– Pourtant, il y a les kilts, et Jean-Paul Gaultier avait lancé des jupes pour hommes en 1984!

CB: Oui, mais là on retombe dans des niches. Et ce n’est pas notre objectif.

– Paul, vous porteriez des jupes?

PVH: Dans la rue? Non!

– Et si vous n’étiez pas aussi connu?

PVH: Peut-être bien. Par contre, l’autre jour, Coralie portait un long t-shirt fit. J’aimerais bien le tester pour voir ce qu’il donne avec des chaussures classiques. Il descend jusqu’aux mollets. Ça pourrait faire un effet djellaba. En général on voit ce style avec des baskets, mais ça fait trop revival des années 90 et j’ai eu ma dose de cette période.

– Vous portez des vêtements féminins dans la vie?

PVH: Je voudrais bien, mais je ne trouve pas la bonne taille. Même pour homme, je ne trouve pas ce qu’il me faut. Ce sont surtout les chaussures de femmes qui m’attirent, les mocassins. Les souliers féminins sont plus élégants, ils ont une petite semelle, ils sont plus travaillés. Pour les hommes il y a souvent une grosse bordure qui fait le tour de la chaussure et c’est immonde. Quand vous chaussez du 45, n’essayez même pas parce que vous allez ressembler à un clown. A la limite quand vous avez la corpulence qui va avec, pourquoi pas. Mais quand vous êtes maigre comme moi…

– Vous chaussez du 45?

PVH: En réalité du 44,5. Parfois j’arrive à rentrer dans du 43 en trichant un peu et en me faisant mal (rires).

– Il y a une sorte d’antinomie entre les vêtements «college» et le wax africain. Quelle était l’intention?

CB: L’envie de Paul au départ c’était de customiser le wax, de le moderniser en créant nos propres imprimés. Même s’ils sont faits sur ordinateur, on essaie de garder l’effet peinture, le côté un peu décalé des vieilles techniques d’impression du wax. Et comme ces motifs sont très puissants, on a choisi des coupes assez classiques pour contrebalancer. D’ailleurs ce style dandy un peu old school, c’était déjà celui de Paul quand j’ai commencé à travailler avec lui.

– Pourquoi utiliser ce tissu fortement identitaire? Qu’apporte-t-il à vos collections?

CB: Des inspirations de musiques africaines se trouvent dans les chansons de Paul. Il nous semblait normal de rester dans cet esprit pour les costumes de l’album. Mais la prochaine capsule n0 4 sur laquelle on travaille va sortir de cette logique.

– Paul, j’ai lu que vous aviez passé du temps avec les Sapeurs (la Société des Ambianceurs et des Personnes Elégantes) à Brazzaville. Pouvez-vous raconter cette expérience? Que vous ont-ils apporté?

PVH: Je les ai rencontrés dans le cadre d’un documentaire qu’on était en train de tourner sur la tournée africaine (en mai 2015). On voulait rencontrer des gens dans chaque ville. Entre Brazzaville et Kinshasa, ils se disputent l’invention de la «sapologie». On se demande dans quelle mesure ils sont au 1er, 2e ou 3e degré. Et en fait il n’y a pas à juger. Déjà, ils m’ont appris ça, que c’est juste de la mode. En les rencontrant je me suis rendu compte que leur démarche était révolutionnaire. Je me suis senti bête, je n’avais pas compris leur message. Ils m’ont appris qu’en m’habillant je pouvais ressembler à un homme.

– Dans quel sens?

PVH: Dans le sens où j’allais tout doucement ressembler à un vieux qui joue au jeune, et qu’à 31 ans il était peut-être temps de m’habiller différemment. Au début, quand ils m’ont habillé, j’ai trouvé cela horrible. Ils m’avaient mis un costume beige alors que je m’attendais à quelque chose de beaucoup plus extravagant. J’étais venu dans une tenue dont j’étais assez content. Eux n’aimaient pas trop, ce qui m’a un peu vexé. Ils m’ont rhabillé, avec un simple costume, des bretelles et finalement ça m’allait bien. Quand j’ai marché avec eux pour faire ce qu’ils appellent la «diatance», une espèce de danse très show-off, je me suis trouvé trop stylé! J’étais fier d’être à leurs côtés à faire le beau. Je ne les connaissais que sur Internet, et là, j’étais dans les rues avec eux avec les gosses derrière. Je m’y croyais (rires). Il y en a qui rêvent des Etats-Unis, moi je rêve d’être avec les Sapeurs.

– Vous avez des origines rwandaises par votre père. Avez-vous le sentiment que cela a influencé le choix des tissus utilisés pour vos costumes?

PVH: Oui, évidemment. L’Afrique était présente à la maison quand j’étais jeune. Mais c’était une Afrique vue à travers le prisme européen. Les communautés africaines bruxelloises sont comme les communautés africaines de Paris, elles se revendiquent africaines mais quand elles retournent en Afrique, elles se rendent compte qu’il y a un décalage. On est de là où l’on a grandi. Le fait d’aller là-bas m’a permis de me rendre compte que je n’avais pas tort quand je disais que je suis 30% Africain et 70% Belge. Je me suis souvent dit que ce n’était pas bien de dire ça, mais on ne peut pas s’inventer une vie. Je ne connais rien de là-bas. En même temps c’est touchant quand les gens vous considèrent comme l’enfant du pays et vous disent qu’ils sont super fiers de vous. Mais je ne vais pas commencer à mentir sur ce que j’ai vécu. 

– On peut créer un personnage à travers un vêtement. Paul, que vouliez-vous dire de vous avec ces habits-là?

PVH: Que je suis un connard en couleur (éclats de rire). Avec les vêtements, on voulait créer des personnages bien distincts selon les morceaux. Expliquer différemment la chanson. On était très premier degré sur «Papaoutai» ou «Tous les mêmes». Mais avec «Ta Fête», il fallait une explication différente. La chanson raconte l’histoire d’un mec qui fuit ses problèmes et que les problèmes rattrapent toujours. C’est difficile de mettre cela en images. Coralie est venue avec l’idée du labyrinthe. Un labyrinthe, c’est une fuite en avant et on ne s’en sort jamais vraiment.

CB: Sur la scène on a créé des personnages, mais avec le projet Mosaert, le vêtement reflète la personnalité de celui qui les porte. Mais ils peuvent aussi être un masque. Quand on n’est pas super en forme, porter de la couleur, ce n’est pas toujours simple. Parfois on éprouve l’envie d’être vu. Ce n’est jamais anodin de s’habiller le matin. Il y a toujours une intention derrière. Mais bon, en même temps, ce n’est pas très grave. Le vêtement n’est pas un tatouage: on a tous des tenues un peu honteuses qu’on a aimées un jour et plus du tout le lendemain. S’habiller doit rester ludique.

– A l’issue du défilé de la collection automne hiver 2015-2016 dessinée par Nicolas Ghesquière pour Louis Vuitton, je vous avais demandé ce que vous aviez pensé de la collection et vous m’aviez répondu: «Je ne comprends pas grand-chose à la mode.» C’était donc un mensonge!

PVH: (Eclats de rire.) Je suis resté diplomate. Honnêtement, je n’ai pas très bien compris cette collection-là. C’était super intéressant mais très bizarre et j’essayais d’éviter d’avoir à répondre. Je me sentais mal à l’aise. Je ne sais pas très bien comment fonctionne ce métier et je n’ai pas envie de me griller alors que je n’ai pas encore mis le pied dedans. Un défilé ça ressemble un peu à un concert sauf que le concert, on le fait plusieurs fois. Là, c’est des mois de travail pour 10 minutes de show. S’ils pouvaient remontrer le défilé une deuxième fois ce serait quand même cool, non? ■


A consulter

Le site de Mosaert: www.mosaert.com

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