Haute couture

Les défilés du début 2017, ou le songe d’une nuit d’été

Les collections de haute couture printemps-été 2017 qui ont défilé à Paris fin janvier chantaient les beautés d’un monde imaginaire où la magie retrouvait enfin sa place. Une vision de couturiers et une réaction à l’époque sans doute

«Nous sommes de l’étoffe dont sont faits les rêves, et notre petite vie est entourée de sommeil.» Cette citation de Shakespeare extraite de La Tempête pourrait résumer à elle seule la semaine de la haute couture qui s’est tenue du 22 au 26 janvier dernier.

La couture est un laboratoire d’idées. Un mode d’expression particulier qui raconterait une histoire non pas avec des mots mais avec des tissus aux noms comme des promesses: le satin duchesse, l’organza, le brocart, la mousseline de soie, le gazar, la dentelle de Calais, et le tulle, beaucoup de tulle cette saison, cette matière qui floute les contours et tient la réalité à distance.

La haute couture est la mise en valeur de métiers de la main, précieux savoir-faire auxquels font appel deux poignées de couturiers pour exprimer l’irréalité de leur imaginaire. Leurs collections s’adressent à quelques centaines de clientes de par le monde qui en auront l’usage. Mais qu’importe l’usage, quand reste l’image?Une collection de haute couture ne naît pas par hasard et l’époque qui la voit apparaître est le terreau qui la nourrit. Sur le terrain mouvant de nos incertitudes sont nées des collections qui nous emportent vers des ailleurs merveilleusement, douloureusement beaux.

Nul n’est dupe et chacun sait qu’un conte de fées s’arrête juste avant que le trivial ne vienne changer la donne: une fois le prince épousé, les soucis domestiques resteront à l’abri des murs du château. Seule la légende pourra s’en échapper. Or des légendes, il y en avait des palanquées sur les podiums, en janvier.

Le conte est bon

C’est à Grazia Maria Chiuri qu’il revient d’ouvrir le livre à la première page. Elle qui a su enchanter les invités dès leur arrivée dans les jardins du Musée Rodin où avait lieu le défilé Dior. Pour mieux les perdre, ou les désorienter, elle avait fait construire un labyrinthe qui servait d’antichambre aux centaines d’invités venus assister à son premier défilé haute couture pour la maison. Une fois passés de l’autre côté du piège aux illusions, ils ont découvert une forêt de Brocéliande et tous ses sortilèges. Mais le plus beau restait à découvrir: sa collection. Son interprétation du tailleur bar, noir, adouci, moins rigide, porté sur des jupes-culottes, pour commencer. Mais ce sont surtout ses robes de nymphes qui ont séduit, donnant envie de bals rien que pour voir ces créatures s’avancer sur leurs ballerines, avec dans les cheveux des ornements signés Stephen Jones. Ce vœu fut exaucé le soir même: sur le lieu du défilé, Dior donnait un bal de têtes, où faunes et licornes se disputaient le privilège d’être le plus «selfiefiés.» Cette mise en scène enchanteresse aurait plutôt mérité un dessin de Christian Bérard…

Les défilés, comme autant de chapitres, laissaient s’enfuir des personnages en quête d’auteur. Il y eut les petites filles de Franck Sorbier, vêtues d’espérance et de soie imprimée, dansant sur la scène comme s’il n’y avait pas d’après et pas de photographes pour tenter de les arrêter dans leur doux manège; les mariées d’Alexis Mabille, apparitions sucrées portant du tulle de couleur par brassées, robes de barbapapa et presque rien en dessous; les princesses de Julien Fournié, allure altière, décolleté en V, promptes à s’évaporer, ne laissant que leur traîne en sillage. Il y eut ces créatures sorties de l’imaginaire d’Iris van Herpen, vêtues de mouvantes sculptures de polyuréthane, comme si elles portaient des robes taillées dans des rivières. Sur le podium d’Elie Saab, on a vu passer des Shéhérazade et des Dinarzade en robes brodées de motifs orientaux, chantant la beauté de mille contes d’ailleurs. Il y eut aussi ces créatures champêtres, joyeuses, vêtues de fleurs des champs brodées ou imprimées, à la fois ingénues et provocantes, prêtes à se coucher dans le foin pour épouser un faune, au défilé de Jean-Paul Gaultier.

De l’autre côté des miroirs

De l’autre côté des miroirs, il y eut aussi Chanel. Une collection fondamentale, car faisant appel à tous les codes et tous les savoir-faire de la maison. Mais en version plus. Plus de plumes, plus de broderies, plus de scintillement, plus d’épaules, plus de magie. Une silhouette nouvelle, inspirée de la femme Cuillère, une sculpture d’Alberto Giacometti de 1927, a fait son apparition. Les robes du soir miroitantes étaient une évocation des fameux miroirs menant aux ateliers haute couture du 31 rue Cambon, devant lesquels Gabrielle Chanel s’asseyait afin de voir ses collections sans être vue. Un reflet dans le reflet, une sorte de mise en abyme de l’un des codes de la maison. A la fin du défilé, tel un elfe égaré face à son image démultipliée, Lily-Rose Depp est apparue dans un nuage de tulle rose, avec la fragilité d’une aube naissante.

Enfin, l’un des moments les plus émouvants de cette fashion week, il est question là d’émotion fulgurante, qui a pris tout le monde par surprise, fut sans doute lorsque la collection Artisanale dessinée par John Galliano pour Maison Margiela a défilé aux Invalides. Une collection qui parlait pour le couturier, lui qui ne sort plus saluer, et qui semblait dire: «J’ai sombré, mais j’ai relevé la tête et mon talent est intact, vous voyez.» C’est rare d’être emporté par une émotion, pendant un défilé. Et pourtant… Devant ses robes construites et déconstruites dont il ne restait que la structure, comme un beau squelette dévoilant la vérité des vêtements (osé dans une époque où l’on s’emploie à tout masquer!), en regardant passer ses robes en biais coupées à la perfection, son manteau blanc orné d’une figure de femme sculptée en tulle par l’artiste Benjamine Shine, comme si l’aura d’un être pouvait être révélée sur un vêtement, devant cette étrange beauté, les quelque 150 invités, toujours les mêmes fidèles, se sont laissés emporter de l’autre côté du miroir. Et Anna Wintour a souri.

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