Homme

C'est établi, la barbe est de retour

Elle a été soignée ou bien interdite en fonction des aléas de l’époque. Fantastique, ou purement classique, la barbe reprend désormais du poil de la bête

Depuis que Gillette a breveté le safety razor au début du XXe siècle, l’homme a enfin pu se raser comme un grand dans sa salle de bains, sans bourse délier chez un artisan au talent jusque-là inégalé. Le look rasé de près, synonyme d’hygiène, fit alors un tabac, reléguant la barbe aux livres d’histoire. Puis un vent nouveau souffla sur cet amas de poils, à l’initiative des hipsters, il y a quelques années. La tendance s’est, depuis, émoussée, avant de repartir de plus belle. Jamais la barbe ne s’est si bien portée.

Une licence accordée aux paresseux? Détrompez-vous, car qui dit barbe à la mode, dit toilette et entretien obligatoires. Arborer une belle toison sur le menton se mérite, au prix d’efforts assidus. De nombreux tutoriels sur YouTube en attestent, déclinant la variété des soins appropriés. Mais pas seulement: on y trouve aussi les aliments ou compléments alimentaires à privilégier, comme les activités physiques recommandées pour augmenter la testostérone et donc la croissance d’une barbe fournie.
Objet à couver de près, la barbe est aussi un symbole que l’homme se réapproprie, sous différentes formes. Contrairement à ce qui prévalait dans les années 1990 et 2000, la barbe n’est plus négligée. Les huiles, les brosses à poils de sanglier, les crèmes font désormais partie d’une routine que l’homme se plaît à compliquer pour que sa barbe soit la plus affirmée, nette et assumée.

Apparat capillaire sublimé

Rien n’est trop beau pour sublimer cet ancestral apparat. Chahan Minassian, décorateur arménien né au Liban, l’admet: la barbe lui a toujours plu, surtout quand elle est bien apprêtée. «Personnellement, je spraye dessus un nuage de fleurs d’oranger mélangé avec de la poudre de talc.» La barbe dévoile ainsi un pan de l’histoire de celui qui la porte. Si la façon d’en prendre soin aurait jadis été assimilée à une coquetterie coupable, l’homme d’aujourd’hui bichonne son poil sans vergogne. Chahan Minassian livre très volontiers le nom de celui à qui il confie sa pilosité: Aurélien Bertrand, qui œuvre chez Bonhomme Baxter au 122 rue Saint-Denis, à Paris.

La barbe n’a eu de cesse de se métamorphoser, tant sur la forme que sur le message qu’elle véhicule. Si Conchita Wurst, gagnante de l’Eurovision 2014, a tant déstabilisé son premier public, c’est bien parce qu’elle a incarné une contradiction de genre extrême: une femme à barbe! La pilosité faciale reste néanmoins encore aujourd’hui un attribut largement masculin et conserve une image de virilité.
Le couturier libanais Georges Hobeika a adopté la barbe il y a quinze ans pour son «côté rassurant, attirant et charmeur. La barbe est un signe de force, de sagesse et procure une sensation de liberté.» Il la peigne et la parfume au quotidien. Pourquoi négligerait-il ce qu’il appelle «la continuation de son visage»? Il va même jusqu’à la qualifier de parure. «Elle impose une masculinité. Elle donne une prestance, elle cadre le visage et le regard. La couleur poivre et sel de mes cheveux mais aussi de ma barbe est comme un statement, elle marque une petite différence. Aujourd’hui, cette parure blanchit rapidement, mais je n’associe pas cette blancheur au vieillissement. Il s’agit simplement d’une couleur.»

Amadouer le poil

Le poil se doit donc d’être raffiné s’il veut séduire… La barbe actuellement en vogue dépasse le style faussement négligé d’une barbe de trois jours, bien que cette dernière reste un grand classique: il s’agit d’une barbe plus conséquente qui nécessite un entretien rigoureux. «Il faut bien la brosser pour amadouer le poil», confesse Lorenzo Cifonelli. Le maître tailleur de la maison de couture Arturo Cifonelli à Paris se rend d’ailleurs tous les dix jours chez son barbier Gentlemen 1919, à Paris, où il demande toujours Freddy. C’est un lieu dédié à la coupe du poil mais avant tout un club épicurien où les clients se font dorloter un whisky dans une main et un cigare dans l’autre. Quand on lui demande ce que lui évoque le port de la barbe, il lâche dans un sourire les termes «puissance» et «virilité». «Bien que les hommes le soient beaucoup moins – puissants et virils –, ils en gardent l’attribut.»

Les barbiers ont ainsi de nouveau le vent en poupe, accompagnant souvent le rendez-vous pris chez le coiffeur. «Il faut toujours que la barbe et la coupe de cheveux soient en harmonie», relève Lorenzo Cifonelli. Cet apparat pileux a favorisé l’essor d’un nouveau secteur sur le marché de la beauté pour la gent masculine. «Je vais chez le barbier» est une phrase qui vous pose un homme. Portés par cet engouement, les barbiers aiguisent leurs instruments pour satisfaire au mieux cette clientèle providentielle. Certains adoptent des techniques anciennes, dans un cadre où l’atmosphère vintage triomphe. D’autres jouent la carte des dernières technologies. La grande distribution n’est pas en reste. Sensible à cette nouvelle vague, elle propose à son tour toutes sortes de produits destinés à l’entretien quotidien, voire à la «sublimation» de la barbe.

Une brume de parfum

Le revival de la barbe est désormais avéré, mais sa signification diffère de celle qui a prévalu par le passé. Chez les hippies, ou plus récemment chez les hipsters, c’est l’attachement à la nature qui s’affirmait. Aujourd’hui, la barbe relève avant tout d’une certaine élégance au masculin. Avant d’être une tendance, elle symbolise un mode de vie. Et comme chacun conçoit sa propre façon de vivre, chacun a sa manière de traiter et tailler sa barbe. «Dans la société actuelle, il convient d’être toujours ordonné, c’est pourquoi je porte la barbe courte», confie le comte don Gelasio Gaetani d’Aragona Lovatelli, écrivain et œnologue. Lequel précise que lors de ses nombreux voyages, il n’hésite pas à la laisser pousser, sans la rafraîchir, jusqu’à trois mois. Sa barbe se veut donc domptée socialement.

Le comte ajoute que s’il porte la barbe, ce n’est pas sous l’influence d’une mode: son choix relève plus de l’identité. «Lorsque j’étais plus jeune, je voulais avoir l’air un peu plus âgé, et la barbe me le permettait. Aujourd’hui, si j’essaie de la raser, ce qui est arrivé quelques rares fois, on ne me reconnaît pas!»  Sa barbe est ainsi devenue indissociable de sa personnalité. D’où l’attention qu’il lui porte. Simple et efficace, l’entretien pour lequel il a opté consiste en un après-shampoing lorsque les poils dépassent une certaine longueur, et en une brume de parfum dont il se vaporise occasionnellement. Qui est son barbier? La prestigieuse Antica Barberia Colla, à Milan, dont le savoir-faire remonte à 1904, et où l’outil indétrônable est le ciseau. Une marque de fidélité à la plus belle des traditions italiennes, et un vrai gage de qualité.

 Si le port de la barbe peut évoquer un retour aux sources, aux origines ou à un état de nature glorifié, il révèle aussi une forme d’acceptation de soi, en tant qu’homme. Une adhésion à ce qui forge son identité de genre. La culture hippie a de ce point de vue ouvert la voie à une «libération» de l’homme, à son affirmation décomplexée. La mode témoigne d’ailleurs de cette «réappropriation» de soi toute masculine, à travers des coupes ou des imprimés. Quant à son symbole pileux, il fait l’objet de manifestations surprenantes, comme ces concours internationaux des barbes les mieux tenues ou les plus délirantes. Le bon goût, en la matière, n’est pas forcément partageable…

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