Epoque

Pour une diversité dans la définition de la beauté

Dans notre monde globalisé, la notion de beauté reste encore très uniforme. Mais si les standards dominent, sur les réseaux sociaux une demande pour plus de diversité se fait désormais entendre

L’année 2016 aux Etats-Unis aura eu le mérite de raviver des luttes que l’on croyait presque enterrées depuis les années 1970. La résistance contre le sexisme n’est plus un combat ringard, ni «féminisme» un gros mot. La lutte contre le racisme qui frappe la communauté afro-américaine au quotidien n’est plus ramenée au combat des Black Panther mais à celui du Black Lives Matters. Les discriminations de toutes sortes n’ont jamais été aussi combattues, des prises de position individuelles apparaissaient aussi, affirmant le droit à une parole différente, à une nouvelle affirmation de soi au sein de ces communautés. Et au droit à une apparence libérée des standards esthétiques dominants.

On a vu Alicia Keys s’afficher sans maquillage, Kerry Washington arborer une magnifique afro sur tapis rouge, le beau Benny Harlem atteindre la célébrité sur Instagram grâce à sa très longue chevelure, Winnie Harlow devenir le premier top model atteint de vitiligo, Hari Nef le premier top model transgenre, le calendrier Pirelli passer de beautés dénudées à beautés âgées, Disney introduire sa première héroïne féministe et Barbie se décliner en trois tailles et sept couleurs de peau.

De véritables phénomènes médiatiques et sociaux, portés par les réseaux du même nom, où l’on est si prompt à juger mais où s’affirme aussi massivement le dévorant besoin de s’affranchir des normes imposées.

Les hashtags associés à ces tendances se sont propagés à la vitesse de la lumière et ont fait de certains de véritables mouvements de fond, #naturalhair, #nomakeup, #loveyourlines, #honormycurves, #WeWearWhatWeWant et le fantastique et très parlant #effyourbeautystandards. S’agit-il enfin de l’avènement d’une beauté diverse, affranchie des diktats qui pèsent depuis si longtemps sur le corps des femmes? Ou bien d’éphémères progrès portés par un climat social bouillonnant fait de violences policières, d’une campagne électorale polarisante et de polémiques hollywoodiennes?

James, ambassadeur cosmétique

Autumn Whitefield-Madrano s’interroge: «La présentation de nous-mêmes est intrinsèquement liée au climat politique et ces mouvements sont connectés à la prise de conscience de ces questions raciales, sexistes ou de genre, analyse l’auteur de Face Value, ouvrage qui étudie le rôle que joue l’apparence dans nos vies. Les choix en matière de beauté changent au fur et à mesure que cette conscience évolue. On peut espérer que cela dénote un changement non seulement de conscience mais de regard que notre société porte sur la diversité. On a vu en effet une évolution inhabituelle cette année. Et même un jeune homme ambassadeur d’une marque de maquillage, c’est révolutionnaire!»

Ce garçon, c’est James Charles, 17 ans, devenu en quelques mois une star d’Instagram avec son compte de maquillage. C’est ainsi que la marque CoverGirl l’a repéré et en a fait son premier modèle masculin en octobre dernier, dépassant les frontières du genre. A la fois adaptation à une société qui change et prise de position encourageant ces changements, comme Mattel avec sa Barbie diverse et Pirelli qui montre Helen Mirren, Charlotte Rampling, Robin Wright ou Julianne Moore sans maquillage, assumant les signes du temps. Marco Tronchetti Provera, le président de l’entreprise italienne, affiche sans ambiguïté sa position: «Nous voulons coller à la société et à ses mouvements. Celle-ci vieillit et on ne se débarrasse pas de l’âge. Il faut vivre avec, de manière positive.»

Pourtant, la prise de conscience ne date pas d’aujourd’hui. En 1991, Naomi Wolf, dans son ouvrage Quand la beauté fait mal, démontrait que la pression d’une irréelle perfection physique instrumentalisée par les médias était responsable de nombreux dégâts psychologiques. «Beaucoup plus de femmes ont de l’argent et du pouvoir qu’auparavant, et pourtant, dans notre rapport à notre corps, nous ne sommes pas plus libérées que nos grands-mères.» Un quart de siècle plus tard, la fin de cette tyrannie s’amorcerait-elle?

Politique du cheveu

C’est en tous les cas cet affranchissement d’une forme de patriarcat, souvent raciste, que réclament ces stars qui deviennent les égéries d’une nouvelle forme de naturel, faisant écho aux militantes des années 1970. Lorsque Kerry Washington porte ses cheveux au naturel sur le tapis des Emmy Awards en septembre, elle est plébiscitée par le public et les médias.

Au même moment, Solange Knowles a touché au cœur de tant de ces femmes et de tous ceux qui se sentent rejetés pour leur apparence avec son morceau «Don’t touch my hair», véritable chant politique. «J’y évoque ce que je ressentais quand mes cheveux, ma couleur de peau, mes formes étaient une agression pour d’autres parce que je ne correspondais pas aux idéaux du patriarcat blanc», commentait-elle dans une interview. «Dans cette chanson, mes cheveux sont une métaphore de notre essence même et un symbole parfait, car ils ont toujours été policés par la société.»

Quelques mois plus tôt, Alicia Keys apparaissait elle aussi les cheveux au naturel et surtout sans maquillage, déclenchant une tornade de réactions. Elle s’en expliquait dans une lettre ouverte, évoquant elle aussi la tyrannie de la beauté conventionnelle. «J’étais épuisée par le jugement constant, qui nous fait croire qu’une taille normale ne l’est pas et qu’être sexy est être nue. J’étais pleine d’insécurité au sujet de mon image et le besoin de me montrer telle que je suis s’est affirmé.» La chanteuse a alors posté sur Instagram une photo d’elle prise pour la couverture de son nouvel album, visage nu, avec le commentaire #nomakeup. Le hashtag, préexistant, voit immédiatement son utilisation exploser avec des centaines de selfies en réponse au geste d’Alicia Keys. «J’espère que c’est une révolution», dit-elle dans sa lettre, «car je ne veux plus me couvrir».

Même déclaration de Mila Kunis, qui apparaissait sans maquillage en couverture de Glamour au mois de septembre.Adulées par certaines qui la remercient d’imposer cette vision d’authenticité et de s’opposer aux standards de conformité, elles ont aussi déclenché un raz de marée de réactions haineuses, jugeant un supposé manque de respect du public ou le luxe de pouvoir s’offrir une peau parfaite. Imposer sa vision de la beauté est donc un acte de courage chez ces stars qui sont jugées en permanence sur le moindre détail de leur apparence, mais beaucoup d’entre elles soulignent la responsabilité d’utiliser leur position de modèle pour encourager les plus jeunes à accepter leur différence ou à rejeter des critères de beauté plus exclusifs. Surtout avec l’impact d’Instagram ou de Snapchat sur les jeunes générations.  «Il peut être salvateur pour certains jeunes gens de voir des adultes légitimer ce qu’ils sont», nous dit Autumn Whitefield-Madrano. «J’ai tendance à douter de l’effet des réseaux en matière d’activisme, mais, avec la beauté, c’est tout le propos. Si vous considérez votre apparence comme une déclaration politique, alors ça passe par ces outils, l’acte de se montrer est au cœur de leur utilisation. C’est crucial pour transmettre ces messages.»

#nomakeup

Comme le #nomakeup, le hashtag #naturalhair donne plus de 10 millions de résultats sur Instagram et c’est grâce à cet outil et à Twitter que le mouvement a pris récemment un nouvel essor. Initié dans les sixties par Angela Davis et Pam Grier, dont les afros étaient un symbole à la fois du Black Power et du féminisme mais aussi une résistance aux idéaux culturels blancs. Aujourd’hui, sur les réseaux, c’est autant un rassembleur de conseils sur les cheveux africains qu’un moyen de se réaffirmer pour celles qui peuvent que très rarement s’identifier aux beautés des magazines. C’est une source de force pour de nombreuses femmes à qui l’on reproche que leurs cheveux ne soient pas assez «professionnels» ou de petites filles que l’on menace d’exclure des écoles pour arborer des afros, comme ce fut le cas aux Bahamas ou en Afrique du Sud l’an dernier.

Mais là encore, c’est aussi une source de dissensions, la variété de cheveux crépus étant aussi grande que les nuances de peau noire, et les femmes les plus fréquemment mises en exemple sont aussi celles qui ont les cheveux les plus souples et la peau la plus claire. Les tensions sont plus fortes encore avec les Blanches aux cheveux frisés qui tentent de s’inclure dans le mouvement, aux Etats-Unis ou en France. Pour beaucoup de femmes d’origine africaine, c’est inacceptable et perçu comme une offense à leur combat. Le #naturalhair est pour elles une lutte politique que l’on ne peut assimiler. Un symbole, chargé d’histoire tragique et de stéréotypes négatifs. Porter ses cheveux à l’état naturel, c’est cesser de les dompter comme on l’a exigé depuis l’esclavagisme, c’est refuser le stigmate social et refuser de se mettre en danger en utilisant des produits chimiques toxiques.

Pour d’autres, le mouvement doit être plus inclusif, elles rappellent que 60% de la population occidentale a le cheveu frisé si ce n’est crépu et que, dans le fond, ces femmes affrontent elles aussi la pression sociale d’une chevelure lisse. Leur chevelure est rarement visible dans les représentations de la beauté selon les magazines ou l’industrie de la mode et, si beaucoup de femmes ont le sentiment de s’éloigner de leur identité profonde en accomplissant leur brushing hebdomadaire, elles ne peuvent encore s’en passer. Chelsea Clinton et Taylor Swift n’apparaissent plus qu’avec le cheveu lisse et on ne voit pas beaucoup de crinières frisées sur tapis rouge. «Mais, rappelle Autumn Whitefield-Madrano, on n’est pas pour autant moins militante ou moins féministe si l’on se préfère avec les cheveux raides ou maquillée comme une pin-up.»

Beauté cérébrale

C’est ce que défend également l’écrivain Chimamanda Ngozi Adichie, dont le TED Talk «We should all be feminists» a été vu trois millions de fois. Devenue inspiratrice de Dior et désormais ambassadrice d’une marque de maquillage, elle tient à rappeler qu’il existe différentes formes de résistance. Les médias ne cessant de s’étonner qu’une intellectuelle s’intéresse à la beauté, elle leur rappelle que rabaisser ce qui est considéré comme féminin, la mode et la beauté, c’est aussi renforcer une culture sexiste. Objet polémique une fois encore et qui déclenche régulièrement des salves de critiques.

Ces sujets, qui en réalité ne touchent qu’à l’esthétique, sont-ils donc tant chargés de symboles qu’ils déclencheront toujours des controverses? «La polémique est en effet au cœur de ces questions. Les femmes sont encore asservies par ces diktats et j’aimerais beaucoup voir dans le futur chaque choix en matière d’apparence considéré comme un choix exclusivement personnel. Mais pour l’instant, c’est aussi un formidable outil politique», ajoute Autumn Whitefield-Madrano.

Peut-être verra-t-on surgir un jour un monde où la beauté ne connaîtra plus d’âge, d’origines, de genre ou de taille, où chacun se donnera la liberté d’être soi-même, définira sa propre esthétique ou absence d’esthétique. Un monde sans standards de beauté. La possibilité de cet affranchissement se dessine, mais les stéréotypes semblent pourtant encore avoir de beaux jours devant eux quand on voit l’accueil euphorique que leur réservent la plupart des magazines féminins aux shows de Victoria’s Secret.

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