Mode

A Paris, la mode à l’épreuve de la réalité

Pendant la Fashion Week, les créateurs se sont tous imprégnés de l’instabilité politico-sociale du moment. Mais sans perdre espoir

Une Fashion Week passe souvent pour une bulle, un cocon où l’on s’enivre de beauté et de champagne, un abri antiatomique où se réfugient une poignée de privilégiés. C’est en partie vrai, et en partie faux. Cette saison, c’était particulièrement faux. Les présentations des collections automne-hiver 2017-2018 n’ont jamais été aussi politisées.

A New York par exemple, les créateurs n’ont pas hésité à transformer leurs collections en plateforme anti-Trump, indispensable riposte au machisme et au racisme ambiants. A Paris, le message n’était pas aussi explicite. Mais à quelques semaines de l’élection présidentielle française, impossible d’évacuer la dimension politique des défilés. A leur façon, les créateurs ont tous répondu à l’instabilité sociale du moment.

Transcender les différences et les divisions

Mardi soir, dernier jour de la Fashion Week parisienne, Louis Vuitton conviait des centaines d’invités dans la cour Marly du Louvre, le musée le plus visité du monde, là où convergent toutes les nationalités, toutes les cultures. Le choix n’avait rien d’anodin: pour sa nouvelle collection, Nicolas Ghesquière a voulu délivrer un message fort, celui d’une mode capable de transcender les différences et les divisions, peut-être même de les réconcilier. Une mode qui regarde autour d’elle, absorbe son environnement pour mieux le sublimer.

Traduction stylistique? Un vestiaire sans frontières, mélange de classiques urbains et de touches folkloriques. La ville et la nature, le masculin et le féminin, l’ici et l’ailleurs. Au milieu de statues en marbres datant du XVIIe et XVIIIe, on a vu passer des pantalons 7/8 à la coupe chirurgicale portés avec des vestes en fourrures aux accents ethniques slaves, on a vu des vestes courtes et ceinturées étreindre des gros pulls aux couleurs terriennes et de délicates robes en soie portées avec des bottines à grosse semelle. Une aventure intellectuelle et émotionnelle menée avec brio.

Bleu marine et fausse fourrure

Chez Dior, il était aussi question d’abolition des frontières, mais dans un tout autre langage. Après le plaidoyer féministe de sa première collection (les fameux t-shirts «we sould all be feminists»), l’italienne Maria Grazia Chiuri s’empare du bleu marine, seule couleur à pouvoir «rivaliser avec le noir et présenter les mêmes atouts», selon le fondateur de la maison. Pour Chiuri, une femme ancrée dans son temps, le bleu marine représente aussi une couleur démocratique favorable au brouillage des identités sexuelles.

Sur le podium, on découvre donc une collection versatile à s’approprier selon ses propres termes. Les accents sportifs sont intégrés avec intelligence à l’esprit féminin de Dior: les tuniques à capuche sont taillées dans du cachemire ou du taffetas, les capes sont découpées façon couverture de l’armée. Et puis il y a du denim, oui, du denim chez Christian Dior! Pantalons d’ouvrier, bleus de travail, vestes de plombier. Un réalisme efficace et bienvenu. Pour rêver, il reste toutefois les longues robes velours ou en tulle brodé d’un ciel étoilé ou de planète… qui explosent. Le réalisme, toujours.

Si le monde doit s’écrouler, autant s’amuser. C’est ce que semblent dire certains designers comme Miuccia Prada. Pour son défilé, l’intello de la mode a fait tapisser l’intérieur du conseil économique social et environnemental de Paris de fausse fourrure mauve. Il fallait oser. Un écrin délirant pour des tenues encore plus délirantes: des manteaux en faux poils couleur dragées, des minirobes à sequins, des sandales ornées de bijoux et de mèches roses, des bottes velues façon pattes d’ours. La musique hip-hop/funk de De La Soul donnait une furieuse envie de danser, de sauter dans tous les sens, de célébrer la vie. On aurait voulu que ce défilé ne se termine jamais, surtout, on aurait voulu emporter les murs avec nous.

Capturer l’époque

Chez Hermès, Nadège Vanhee-Cybulski nous avait habitués à une mode chic et sobre, un luxe intime dont elle semble cette saison dévier. Audacieuse, dynamique, sa collection hiver 2017 est un festival de couleurs raffinées: du violet, du vert pomme, du jaune pâle, du bleu canard s’invitent dans les doublures de vestes en mouton retourné, sur les gros pulls en maille ou les pantalons en cuir à la coupe parfaite. Et que dire de ces longues robes en soie, sortes d’homothéties des carrés Hermès? Les bottes montagnardes lacées jusqu’à hauteur du genou ajoutent une fraîcheur supplémentaire à cette allure bourgeoise qui semble s’encanailler.

Même type de démarche chez Céline. Pour la mise en scène, Phoebe Philo a fait appel à l’artiste Philippe Parreno, qui a imaginé des gradins tournant sur eux-mêmes, permettant au public d’observer les vêtements sous tous les angles. Il y avait bien sûr les tailleurs-pantalons noirs ou kaki à la coupe arty et cérébrale. Il y avait aussi ces trenchs flous, ces longues franges au bout d’épaisses écharpes en laine. Mais les yeux du public étaient rivés sur ces incroyables plaids d’un vert vif et, pour certains, imprimé du menu d’un pub anglais bon marché. Le genre de plat que l’on avalerait bien le soir d’une élection présidentielle ou à la veille d’une guerre, emballée dans notre grosse couverture. Avec humour et détachement, Phoebe Philo sait capter les besoins de son époque.

Féminité raffinée

Et la séduction dans tout ça? Demandez donc à Vanessa Seward. Pour l’hiver prochain, la plus parisienne des Argentines continue d’explorer le parfait vestiaire féminin. Comme à son habitude, la créatrice signe des tenues élégantes, sobres et joyeuses. Peut-être parce qu’elle est une femme, Seward parvient à anticiper les désirs de ses pairs et à les rendre belles. L’hiver 2018 s’annonce particulièrement glamour avec des mailles à capuches sous des robes de cuir, des trenchs en vinyles à la Catherine Deneuve, des combi-pantalons en lurex, des imprimés fleuri violet ou rose fuchsia, des jupes portefeuilles et costumes-pantalons aux accents seventies. Une féminité raffinée et très parisienne.

Mention spéciale pour la collection d’Elie Saab, qui imagine des danseuses romantiques inspirées de Giselle, le ballet d’Adolphe Adam. Les tulles, organza, mousseline de soie, velours se superposent dans des tons foncés comme le grenat et le bleu abysse. Les broderies foisonnent de détails dorés et brillants. Le message? L’amour plus fort que la mort.

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