Design

A Milan, les écoles romandes d'art jouent avec le design

Entre mules à matelas et jeux de société, la HEAD de Genève et l’ECAL de Lausanne exposeront les projets de leurs étudiants au Salon international du meuble qui s’ouvre la semaine prochaine

Mardi prochain, comme chaque année depuis 1961, Milan va devenir le temps de quelques jours la capitale du design mondial. Même si d’autres foires du meuble tendent à vouloir lui ravir cette première place, le Salone Internazionale del Mobile reste le plus incontournable, le plus couru par tous les amateurs d’intérieur contemporain.

Une affluence qui n’échappe pas aux écoles de design qui profitent de la visibilité maximum assurée par le grand raout pour exposer leur savoir-faire et attirer leurs futurs diplômés. C’est le cas de la Haute Ecole d’art et de design de Genève (HEAD) et de l’Ecole cantonale d’art de Lausanne (ECAL) qui présentent dans la cité lombarde les projets de leurs étudiants.

Elles occupent d’ailleurs le même quartier: Brera, le cœur de la ville, là où les grandes maisons de mobilier possèdent toutes un showroom.

Retour aux sources

Pendant quatre ans, l’ECAL a montré là un design nourri de technologie avec des projets qui parlaient d’objets domestiques délirants, exploraient notre rapport aux selfies et à la réalité augmentée. En 2017, changement de programme. L’école de Lausanne revient à ses fondamentaux. «On avait fait le tour de la question. On craignait aussi de lasser le public, explique Alexis Georgacopoulos, directeur de l’établissement. Ce qui ne veut pas dire qu’on n’y reviendra jamais.»

L’ECAL présente donc des étagères, des tables, des lampes, des textiles. Bref rien que de très classique. Sauf que ces objets sont associés à des œuvres d’art. «C’est la première fois qu’un projet s’organise entre le département des beaux-arts et celui du design industriel. L’idée était de mettre ensemble deux philosophies très différentes et d’obliger chaque filière à sortir de son silo. Les designers ont dû s’ouvrir à un mode de fonctionnement plus abstrait, et les artistes à penser de manière davantage concrète.»

Pour assurer que la sauce prenne, c’est John Armleder qui a emmené le projet en collaboration avec Christophe Guberan, designer et enseignant, et Stéphane Kropf, artiste et responsable du département des beaux-arts. Armleder c’est, entre autres, l’auteur des «Furnitures Sculptures», ces installations où une pièce de mobilier se retrouve associée à un objet d’art. Histoire d’assumer qu’une peinture peut aussi parfois servir à s’accorder avec la couleur d’un canapé.

A Milan, dans des décors glitter-chic typiques de l’artiste genevois, l’exposition «More Rules for Modern Life» joue sur ce hiatus où le spectateur ne sait plus trop si l’objet qui se trouve devant lui est d’art où utilitaire. «Au départ chaque groupe devait travailler la même matière et les mêmes techniques, reprend Alexis Georgacopoulos, pour ensuite montrer le résultat en vis-à-vis.» En cours de route, le protocole a évolué. Les travaux en bois aggloméré ou les appliques en plastique gonflable sont tous dispersés dans les pièces du Spazio Orso où ils sont exposés.

Machine à tableaux

L’ECAL formant au métier du design industriel, elle se disperse aussi dans la ville. L’école propose cinq autres expositions qui vont du pur design produit à des projets expérimentaux. Comme cette imprimante de la start-up zurichoise présentée dans le cadre de l’Ikea Festival, laboratoire design pour les années futures, capable de sortir des peintures à l’acrylique. De vraies toiles dont les motifs, dessinés par les étudiants de l’école, peuvent être recopiés à l’infini sans être strictement identiques. Ou encore cette collaboration avec Elite, fabrique de matelas suisses pas forcément connue pour son originalité design.

Les étudiants de l’ECAL ont imaginé des pyjamas graphiques, des rangements pour la nuit et surtout une paire de mules en forme de mini-matelas complètement craquante. Ou comment détourner le plus banal des articles domestiques en une proposition maline et amusante.

Cocktail alchimique

Le jeu et le design, c’est le propos de la HEAD de Genève qui a déménagé de Lambrate où elle exposait depuis quatre ans. Autrefois quartier branché en marge de la foire, l’endroit a lentement sombré dans l’anecdotique. «Et puis le hangar qu’on occupait n’est pas vraiment adapté pour montrer des objets», explique Jean-Pierre Greff, directeur de l’école qui loue désormais l’étage et le sous-sol de la galerie d’art Mimmo Scogliamigli à Brera. Il y présente Salone Ludico, «un salon de jeux, de tous les jeux: de société classique mais aussi sur tablette ou qui se déploie dans l’espace à l’aide de capteurs interactifs». Comme Gravity, sorte de planétarium géant dans lequel le joueur déplace un vaisseau intergalactique en bougeant sur sa chaise.

«La thématique ludique permet de mettre en avant nos sections de Game Design et Interactiv Design qui sont spécifiques à la HEAD mais que nous avions peu présentées jusqu’ici, reprend Jean-Pierre Greff. Et aussi d’aborder sous une forme critique les problèmes que posent les jeux strictement numériques en termes de santé et de sociabilité.» Une manière de se débarrasser des écrans pour réactiver par le jeu l’interaction de personne à personne et non plus seulement de personne à machine.

C’est le cas de Deadline, jeu de cartes à quatre joueurs où chaque participant doit remplir des missions, un gestionnaire numérique central contrôlant le rythme de chaque partie. «La configuration des lieux nous permet aussi de jouer avec les mots des établissements de jeu. Au sous-sol on a par exemple installé l’espace Tripot.» Dans le speakeasy, on tapera le carton, mais en levant le pied sur l’alcool. On pourra essayer Penultimo, qui se présente comme un dispositif de labo de chimie avec ses cornues et ses tuyaux en verre. Et comment joue-t-on avec ce kit du petit alchimiste? A l’aide d’une application sur smartphone sur laquelle chaque action stimule la machine qui concocte à chaque fois un cocktail unique.


Salone Internazionale del Mobile Milano, du 4 au 9 avril. Programme des expositions des écoles sur www.ecal.ch et www.saloneludico.ch

Publicité