Montres

Chez Hermès à Bienne, la patience dans la création d’un nouveau bracelet

Première montre-bracelet imaginée par la maison française, In the Pocket matérialise un savoir-faire maroquinier d’exception. A Bienne, nous avons assisté à la fabrication de son nouveau bracelet en alligator

Les aiguilles filent vite. Si vite qu’elles échappent aux yeux les plus attentifs. Avant de transpercer le cuir, elles dansent, virevoltent dans l’air. Accroché à ces corps rigides et métalliques, un fil de lin dessine des figures abstraites. C’est furtif et fragile. C’est beau. Seuls quelques magiciens sont capables de donner vie à cette minutieuse chorégraphie. Ils la connaissent sur le bout des doigts.

Chez Hermès, le savoir-faire des maîtres selliers n’est pas seulement réservé aux sacs, aux selles et aux ceintures, mais aussi aux bracelets de montres. Pour s’en convaincre, il suffit de pousser la porte de la manufacture horlogère de la maison française, fondée à Bienne en 1978. Depuis 2006, les bracelets des garde-temps Hermès sont fabriqués par 13 artisans dans l’atelier de cuir, un espace lumineux où règne une ambiance studieuse et où, ironiquement, le temps semble s’être arrêté.

Un porte-oignon pour la fille d’Emile Hermès

L’une des stars de l’atelier, c’est le costume en alligator dans lequel se love In the Pocket, une montre de poche se transformant en montre-bracelet, rééditée cette année dans un boîtier en or blanc. Un vibrant hommage à l’ingéniosité d’Emile Hermès. En 1912, le dirigeant de l’entreprise crée pour sa fille Jacqueline un porte-oignon à fixer au poignet. Conçu comme les bracelets que portaient les lads, l’objet en cuir permet à la jeune cavalière de pratiquer l’équitation sans risquer la perte de sa montre de poche.

Pièce fondatrice du destin horloger d’Hermès, In the Pocket matérialise à elle seule une trajectoire familiale hors norme, mais aussi un savoir-faire maroquinier d’exception. A priori simple, le bracelet de ce garde-temps est d’une grande complexité technique. Seuls les artisans du cuir savent en venir à bout, à raison de huit heures de travail, dont deux de pure couture manuelle. A titre comparatif, la confection d’un bracelet «classique» prend en moyenne une heure et quart. En toute discrétion, nous avons pu suivre l’élaboration de ce précieux lien, soit une vingtaine d’opérations artisanales. Etourdissant.

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Dans la réserve de cuir

Rigueur, précision… et excellence. Tout commence dans la réserve de cuir, une pièce maintenue à température et hygrométrie constantes. Soigneusement rangées sur des étagères métalliques se trouvent des peaux au grain extraordinaire: veau Swift, Barénia, Zermatt ou Epsom, chèvre ou autruche. Leurs couleurs, lime, bleu jean, orange, iris, rouge H, sont éblouissantes. Près de la porte se cache l’alligator.

En provenance d’élevages américains, ces peaux de reptiles habilleront bientôt In the Pocket. Les quatre couleurs de la saison jouent un double jeu, discrétion d’un côté (étoupe, graphite), mystère de l’autre (vert Véronèse, bleu abysse). La sélection de chaque cuir répond à un contrôle de qualité draconien: on traque les éventuelles rides, veines ou griffures, autant de motifs de disqualification. Une fois les peaux homologuées commence l’étape de la coupe. Les morceaux nécessaires à la fabrication d’un à deux bracelets sont extraits de chaque bête au niveau du ventre, là où les écailles sont carrées, régulières.

Le sanglon et le boucleteau

Chaque bracelet précoupé se compose de deux pièces: le sanglon, la partie longue, et le boucleteau, où s’ajustent boucle et passants. Encore trop épaisses à ce stade, les peaux sont amincies par une refendeuse avant d’être trempées dans une «potion magique» puis moulées. Une petite bande de viledon, tissu particulièrement robuste, est ensuite placée entre l’alligator traité et une doublure en veau Zermatt. Cette triple épaisseur est alors découpée à la pointe, refendue, poncée et collée.

C’est le moment de se diriger vers «la table». Boucleteau et sanglon sont soumis à la fameuse technique du cousu sellier. Première étape, tracer un sillon dans le cuir à l’aide d’un compas, une sorte de chemin qui guidera la trajectoire de la main. Chaque point de couture est également marqué à l’aide d’un maillet et d’une griffe. Pour l’artisan sellier, la chorégraphie peut vraiment commencer. Deux aiguilles, une dans chaque main, se croisent dans chaque trou. Pour que l’ensemble soit résistant, cette spécialiste du cuir utilise un même fil de lin. Telle une ballerine, elle a si bien intégré ses gestes qu’elle semble les exécuter à l’aveugle. Elle ne se pique pas, ne se trompe pas. Le plus difficile, dit-elle, ce n’est pas la patience mais la rigueur. Garder son fil constamment tendu, avec la même force, faire en sorte que les points de couture aient la même apparence, la même résistance. Pour qu’ils ne s’usent pas trop vite, ces derniers seront doucement aplatis au marteau.

… enfin, l’astiquage

Place à l’astiquage. Avec un soin méticuleux, l’artisan sellier ponce la tranche au papier de verre, applique une teinture, la filète, la lisse à plusieurs reprises afin d’obtenir un rendu irréprochable et termine avec un passage à la cire d’abeille, protection efficace contre la transpiration, l’humidité et les crèmes cosmétiques. Reste à façonner les deux passants, répétition miniature des étapes de fabrication du bracelet: collage, griffage, filetage, teinture, lissage. Le point de finition, invisible pour le porteur du bracelet, devra former un H. L’ultime défi consiste à coudre le passant fixe au bracelet avec le point sellier. En tirant leur révérence, les aiguilles laissent derrière elles un lien cousu main entre passé et présent.

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